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CHAPITRE I (Suite)
Que les choses soient claires : je déteste le sport. Les seules disciplines pour lesquelles j'ai eu quelque intérêt au lycée, c'étaient la course à pied et le judo. Tout le reste, surtout les sports d'équipe, m'est toujours passé à vingt mètres au dessus de la tête. D'ailleurs, quand le prof laissait les élèves choisir eux même leurs coéquipiers, j'étais à chaque fois le dernier à rester sur le banc.
Par conséquent, malgré la promotion sociale que représentait mon passage à la rubrique des sports, je ne peux pas dire que j'avais encore atteint mon plein épanouissement professionnel.
Grâce à ma carte de presse je pouvais - et devais par principe - aller voir à peu près n'importe quel match de la Région parisienne, et j'eus même l'insigne honneur d'être chargé de l'interview des entraîneurs des équipes de foot junior locales. Un vrai bonheur.
Malgré tout, j'avais trouvé un moyen assez ingénieux de m'en tirer sans avoir besoin de me farcir plein de matchs. J'avais un ami, Jérôme Greene, qui était passionné de foot. Comme il était policier, nous avions trouvé un terrain d'entente qui nous convenait à tous les deux. En échange des places que je lui cédais gratuitement, il me racontait le match - en tant que passionné, il me faisait toujours part de ses commentaires, techniques ou croustillants, concernant tel ou tel joueur - et discutait avec moi de certains éléments des affaires louches dont il s’occupait, sans toutefois dépasser les limites du secret professionnel. Il disait qu'il appréciait d'avoir un point de vue extérieur, et que certaines de mes remarques pouvaient lui faire mettre le doigt sur des pistes négligées. Il ne me donnait bien sûr pas les noms véritables des personnes impliquées et, de plus, je lui avais donné ma parole de ne jamais utiliser ces infos pour un article.
Un parjure m'aurait conduit à voir les détails de mon anatomie exposés en divers points géographiquement éloignés de la ville, « façon puzzle ».
Comme vous pouvez le constater, ma petite vie était une mécanique assez bien huilée. Mais il y manquait toujours quelque chose, un je-ne-sais-quoi de piquant, un peu d'adrénaline, une enquête vraiment tordue... un peu d'exaltation...
Je le désirais ardemment. Si j'avais été croyant, j'aurais prié pour ça, mais comme je suis athée, je ne l'ai pas fait.
J'ai tout de même été exaucé.
Un soir, je rentrais chez moi, impasse Voltaire, après une journée bien chargée. J'avais passé deux heures sous la pluie à regarder l'entraînement d'une équipe de deuxième division. On était fin juin, et il ne faisait pas trop froid. Heureusement, parce que sinon, avec mon pantalon à tordre, et mon imperméable - qui n'avait d'imperméable que le nom - dans un état à peine plus reluisant, j'aurais eu mille fois le temps d'attraper une broncho-pneumonie. Si tel avait été le cas, je n'aurais même pas pu interviewer l'entraîneur et son poulain. J'aurais dû me passer des descriptions tactiques, de la longue énumération des CV de chacun des joueurs, de l'autosatisfaction des types, des remarques grivoises sur le charisme des footballeurs... Ça aurait été bien dommage.
J’avais rempli mon carnet plein de notes sur les expressions des deux hommes, leur façon de parler, de se tenir, les coups d'œil échangés etc... et avec l'intégralité de la conversation enregistrée sur un magnétophone de poche. Très pratique, le magnéto. Je n'ai eu des problèmes qu'une seule fois, quand, rentré chez ma mère pour le week-end, et l’ayant négligemment posé sur la table de la cuisine, un petit neveu avait enregistré une heure de vocalises et discours divers sur la bande qui avait recueilli les propos d'un joueur du Quinze de France, ma plus grosse interview.
A l'entrée de l'impasse où j'habitais, se trouvait souvent un vieux clochard, vautré au milieu de cartons. Je le connaissais bien, il habitait là, en quelque sorte, depuis que je m'étais installé. Souvent, je lui donnais la monnaie de mon ticket de bus. Ce soir là, il m'appela :
« Hey, jeun'homme !!!! psssst ! »
Je m’approchai, en gardant toutefois une certaine distance de sécurité odorante, à cause du parfum de la vinasse.
« Psssssst... v'nez voir par ici... j'ai quequ'chose pour vous... »
Il farfouilla dans un tas de chiffons à côté de lui, et en sortit un objet enveloppé dans un vieux bout de tissus. Ayant regardé à droite et à gauche avant de déballer son trésor, il ôta le textile avec des gestes méticuleux, en gloussant d'excitation contenue. Tout à coup il me le brandit sous le nez. C'était une sorte de vieille main momifiée. Je reculai d'un bond.
« Hey, c'est dégueulasse !!!!
- Mais non, p'tit gars, c'est tout sec, tu vois bien... Et puis, j'en connais qui paieraient cher pour avoir un porte bonheur comme ça... »
Il caressait la main d'un geste amoureux. Elle était toute racornie, mais on voyait des traces brunes de sang coagulé, et des marques circulaires sombres dont je préférais ne pas savoir la provenance.
Avez vous déjà essayé de travailler sur quelque chose qui non seulement ne vous intéresse pas, mais qui en plus vous semble la dernière des futilités - en l'occurrence les derniers résultats de foot et de rugby - alors qu'un mystère troublant et passionnant encombre votre esprit ?
Si cela vous est déjà arrivé, j'espère que votre patron n'était pas une sorte de furie rousse nommée Laureen, parce que sinon, vous devez avoir fini la journée sourd comme un pot. Je dus prétexter un début de gastro-entérite et la menacer de vomir l'intégralité de mon déjeuner sur son bureau - une pizza aux fruits de mer, inventai-je, anchois et moules comprises - pour qu'elle consente à ce que je parte une heure plus tôt que d'habitude, à condition que je lui amène une ordonnance du médecin que j'étais sensé aller voir pour justifier mon départ précipité, dès le lendemain à l'aube.
J'avais rarement été aussi excité depuis les deux dernières années. En réalité, je n'avais jamais été aussi excité du tout. De ma vie entière. Je pouvais enfin faire avancer une véritable enquête policière, grâce à un indice que j'avais trouvé moi-même !!
Il ne me manquait plus que « la preuve ».
Je me torturai l'esprit tout l'après midi en échafaudant des plans pour retrouver le SDF au cas où il ne serait toujours pas revenu le soir. Le long du trajet du retour, mes mains moites lâchèrent le ticket du bus à plusieurs reprises, jusqu'à ce que je trouve une place assise. Sur tout le chemin de l'arrêt de bus à ma rue, je dus me retenir pour ne pas courir.
Mais il n'était toujours pas là. J'éprouvai le même genre de déception lorsque, tout gamin, un ami devant venir chez moi renonçait à sa visite au dernier moment, me laissant l'attendre sans fin dans la maison trop calme.
Je montai chez moi. Devais-je lancer un avis de recherche ? Prévenir la police ? « Bonjour, je recherche un homme qui m'est parfaitement inconnu, parce qu'il a une main séchée qui m'intéresse. Son adresse ? Quelque part dans le pays, je suppose. »
Ridicule.
J'installai un siège près de la fenêtre du salon. En tordant suffisamment le cou, je pouvais apercevoir l'angle de la rue. Au bout d'un quart d'heure, un torticolis d'enfer m'obligea à renoncer. Je me fis un lait chaud, m'assis dans le canapé et mon chat vint s'installer sur mes genoux. Je dus me tenir à quatre pour rester assis cinq minutes avant de retourner voir à la fenêtre.
Je répétai ce manège cinq fois. À la sixième, alors que le soleil commençait à décliner, je crus distinguer une silhouette sombre assise à l'angle de la rue. Je courus dans l'escalier. Une fois en bas, je me forçai à ralentir. Pas la peine de sembler trop presser, cela pourrait lui paraître suspect. J'approchai. C'était bien lui, pas de doute. Jusqu'à l'odeur, il n'avait pas changé. Pauvre homme.
« Salut p'tit ! Comment ça va depuis la dernière fois ?
- Euh... Pas mal, pas mal... »
Je me passai la main dans les cheveux. Comment diable aborder le sujet ?
« Et vous, ça marche, les affaires ?
- Boh, tu sais... »
Il rit.
« J'ai pas beaucoup d'affaires en cours... Et puis, mes actions ne se sont pas vendues très bien la dernière fois... Pourquoi cette question? »
Un éclat de mélancolie traversa son regard. J'avais toujours pensé qu'il faisait partie de ceux qui avaient librement « choisi » de vivre à l'écart de la société. La vérité serait elle autre ?
« Eh bien, comme vous avez voulu me vendre cette main momifiée la semaine dernière... Au fait, vous avez trouvé preneur ?
- Ah, la main... Non, personne n'en voulait.
- Et... Vous l'avez encore ? »
Je me serais donné des baffes, pour avoir montré tant de précipitation.
« Non.
Et merde !!
- Ah, c'est dommage, parce que j'en avais parlé à un pote, et... Il aurait été intéressé. »
Un ange passa. Le vieil homme me regarda de travers.
« Je m'en suis débarrassé. »
Il se pencha vers moi.
« Vous savez... ce genre d'objet, vous ne devriez pas trop vous y frotter. Il m'est arrivé des choses... Étranges.
- Comment ça ?
- C'est un objet maudit. Je m'en suis débarrassé. »
Comment démêler le vrai du faux dans son histoire ? Il ne l'avait plus, ça, j'en était sur. Mais qu'en avait-il fait ? Il l'avait vendue ?
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