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On est plus beau en lumière jaune
Antoine a trente ans et vit à Aix-en-Provence, il est devenu Chef de publicité par hasard au sein d’une agence de province, là où les campagnes à petit budget s’enchaînent et se bouclent à la va-vite, là où le talent se mesure à la circonférence de l’horloge. Enfermé dans cet univers taylorien, hanté par l’échec de son unique expérience amoureuse, il lutte, en proie à la solitude, contre un avenir figé dont il ignore les voies de sortie. Il ira jusqu'à risquer son apparent équilibre, ses illusions, et idolâtrer la première venue pour conjurer le sort...
EXTRAIT 1
Pour une femme de trente ans, l’homme de sa vie est souvent le premier qui passe ; on prétexte le temps qui court, le passage à l’heure d’hiver… La femme de sa vie, pour un homme, est souvent celle devant laquelle, en passant, il a pris la peine de s’arrêter ; on appelle cela faire une pause, au mauvais moment. Mais la vie est bien faite car, n’est-ce pas lorsque l’attente se fait trop longue, quant la volonté s’éparpille et que le doute s’éveille, que les êtres retrouvent l’étrange faculté de dénicher leur idéal ? On appelle cela laisser faire le destin, s’affranchir de la prise de choix, se laisser aller au contentement, on regrette après, parfois non. Souvent, pour forcer la destinée, on offre une progéniture à l’être « cher » ; l’avenir si embrumé quelques instants encore avant l’annonciation s’éclaircit, aussi limpide qu’un esprit libre, un cordon ombilical qui tient aussi longtemps que l’enfant n’y pense pas. Au moment où l’étreinte se desserre, les brèches colmatées à la hâte se déchirent, alors, de sa vie, on souhaite retirer celui ou celle qui l’encombre car l’existence distille les rêves et sanctionne l’indolence. Ce sont d’abord les baisers qui comblent les blancs, les silences sont complices à défaut d’être désirés, ils font partie intégrante de la décrépitude du couple. L’amour connaît sa gloire et sa misère, l’intermédiaire frôle l’hypocondrie, mais est-ce bien inquiétant ? Pour les rares qui refusent le naufrage de la facilité, il reste l’espoir, qui ne garantit rien mais qui promet tout.
EXTRAIT 2
Alain Bergier était à l’étage, mauvais présage. Bergier était un être curieux, fort laid, longiligne et frêle. Depuis mon arrivée à l’Agence, il portait sans élégance la même chemise bleue, le même pantalon de coton beige, accompagnés des mêmes baskets toujours bien lacées. Les épreuves de la vie ne semblaient pas trouver prise sur cet être atypique, profondément pessimiste, qui extrayait ses sensations les plus pures d’un cortex délavé, processeur d’aquarelles mêlant goût du paysage et esthétique du pittoresque. Capable de se répandre à tout moment et sans aucune sollicitation sur son art, sur la quantité de liant nécessaire à la perception optimale des effets optiques des pigments, cet apôtre de Fritz Lang s’autoproclamait artiste. On aurait davantage rapproché ses toiles de gribouillages d’enfants, l’innocence en moins et la haine en plus, mais j’avais pu admirer à Séville les œuvres d’illustres contemporains espagnols qui ne valaient guère mieux. Alain Bergier traînait une originalité faite de paradoxes, de répulsion et d’inutilité. Si l’on en croit la raillerie collective, l’ovule maternel aurait subi une déferlante de becquerels, le père de Bergier, ex-chercheur à Tchernobyl, aurait promené ses testicules un peu trop près d’un réacteur, il y aurait eu fission des gamètes, c’est dire si la rumeur était fondée. Il était victime de crises spasmodiques environ trois fois par jour, parfois plus, rarement moins. La première fois après dix heures, la seconde en début d’après-midi et la dernière vers dix-huit heures. Au cours des plus violentes, il envoyait valser claviers, stylos, cartons et autres friandises et propulsait frénétiquement son crâne contre les cloisons en placoplâtre et les armoires de son bureau, en prenant toutefois garde d’éviter la douleur ; il était certes demeuré, mais pas plus con qu’un autre. |