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Le Calvaire de Marie
Extrait 1 PrologueSurvivre ou la liberté de Marie Survivre, c’est l’espoir et le désespoir, survivre, ce fut la quête insensée de liberté de Marie. Dite « La grande dame ». Survivre sans contrainte dans un monde hostile, égoïste et déprimant, défendre sa sacro-sainte liberté, voilà ce qu’à toujours chercher à sauvegarder Marie. Lever aux aurores et coucher au crépuscule en prenant bien soin de choisir un petit coin à la retirée des villes pour, disait-elle conserver sa tranquillité, c’est sans doute là une des principales activités de la journée de Marie. Se permettre de vivre une journée de plus, dans cette vie de bohème à l’abri des regards des honnêtes gens. Toujours à la recherche d’amis de rencontre à consoler, à aimer, à distraire, à dire la bonne aventure pour les rassurer. Son besoin incessant de protéger, de défendre et d’aimer. Aimer et être aimée, sa joie intense à donner, donner du bonheur, donner de son temps, de son être, câliner les perdants, soigner les faibles, flatter les vainqueurs, encourager les timides. Se battre comme une guerrière contre les injustices faites aux plus malheureux. Sans juger, jamais, les autres. Marie aime s’entourer d’hommes, ses hommes comme elle disait. Mes enfants, mes amants, mes petits. Elle les a aimés tous, tous le lui ont rendu. Ils étaient sa force, ses piliers et ses admirateurs constants, toujours fidèles à cette femme de cœur qui jamais ne les a reniés mêmes dans leur faiblesse. Elle savait qu’il ne fallait pas blesser leur amour propre, leur moi profond, leur intérieur disait-elle. Elle ne les a en aucun cas infériorisés ces mâles mêmes dans leur plus piteux états. Leur apparence physique ne l’intéressait pas. En un regard elle pouvait sonder le fond de l’âme de chacun. Marie la bohême, la nomade, la vagabonde, la libre femme, la perpétuelle chasseresse, la guerrière permanente, la rebelle incontestée de son clan, le clan des exclus, des pauvres, la reine des clochards, la princesse des pauvres, la réactionnaire des rues. Au fil des années, cette femme a su se faire une place dans cette société d’hommes hirsutes à l’aspect primitif et sauvage. Très peu de femmes parmi eux, les rustres ne les supportent pas, plus vulgaires et mordantes que leurs congénères, elles sont obligées de se faire respecter et pour cela se composent un personnage qui bien souvent ne leur conviennent pas. Elles fument, boivent et sont grossières, vulgaires et pathétiques lorsqu’elles sont menacées. Jalouses de leurs territoires, elles ne savent pas entretenir l’amitié dira Marie. Marie n’aime pas les femmes, elles l’exaspère et ne recherche pas leur présence. Sans ses hommes, elle se retranche derrière sa solitude douce compagnie sans faille et accepte d’être insultée, contestée et cela sans gémir, sans faiblir car elle s’en fout Marie, de cette gente féminine qui est, il faut bien le dire devenue sa pire ennemie. On la surnomme la Clocharde, la méchante et parmi ses ennemies, quelques unes vont jusqu’à dire qu’elle est riche et qu’elle a sûrement enterré son magot quelque part et que c’est mystérieux. Le bruit court en effet que Marie serait riche et que c’est de sa propre volonté qu’elle serait devenue la compagne de tous ses malheureux qu’elle rencontre. Marie serait dit-on une fausse pauvre qui se paie des caprices de femme qui aurait été trop gâtée par le passé. Dans chaque ville où elle passe, elle se fait de nouvelles ennemies et quelquefois mêmes des hommes rejoignent ces pauvres âmes. Marie aime la solitude, c’est une solitaire, elle ne s’en cache pas et c’est une des nombreuses raisons qui nourrissent son impopularité parmi les femmes. Marie est trop éloignée d’elles, elle n’est pas bavarde en compagnie des femmes et se livre peu. Elle est trop souvent dans ses pensées et cela lui donne l’air bête. On a toujours l’impression qu’on la dérange et s’entoure de mystère. Elle ne s’intéresse pas aux autres, et passe ainsi pour une égoïste aux yeux de certains. Elle est farouche, sauvage même et se cache parfois derrière ses compagnons de route oubien dans un de ses endroits où personne n’oserait l’y chercher. Des lieux interdits aux gens bien comme aux mauvaises gens, des cachettes que seule elle connaît quand elle se sent en danger. Elle s’entoure parfois d’animaux égarés, des chiens plus particulièrement et des plus menaçants qu’elle apprivoise et qu’ils lui sont fidèles et dévoués. Ils restent avec elle pendant quelques temps jusqu’au jour où ils sont emportés par la fourrière. Clocharde elle fut, clocharde elle resta et c’est sur cette liberté fragile qu’elle vivra, pour elle qu’elle mourra sans jamais faiblir. Et pourtant, tout semblait sourire à Marie, issue d’un bon milieu, rien ne laissait présager un tel sacrifice, à cause de quoi, de qui ? C’est ce que vous allez découvrir, voici son histoire….Je vais vous la raconter. CHAPITRE I La maison, l’enfance, les peurs La féminité, la maternité, l’indépendance. Toute sa vie se résume autour de ces mots qui furent l’essence même de sa vie. Son tempérament rebelle se révèle et prend toute sa dimension lorsque l’on touche à sa liberté, à sa manière de vivre, à son sens de la procréation. Marie est issue d’un milieu bourgeois où l’on cultive avant tout l’autonomie, la créativité et la culture. De part son père Eugène L.***, elle apprendra la persévérance, l’endurance des douleurs sans se plaindre, la force de vivre, l’humour à chaque occasion, une grande tolérance envers les autres et l’amour de la nature et des voyages. Sa mère, Marie Eugénie R lui inculquera une éducation très stricte, des règles à suivre, un minimum de culture générale et notamment la musique, une manière de vivre d’une autre époque dira t’elle plus tard, un mode de vie immuable et une double instruction puisque sa mère lui enseignera à sa manière des éléments semblant manquer dans les écoles de la République à ses dires. Sa mère l’obligera à cacher sans cesse ses sentiments et lui enseignera des valeurs surannées qui ne feront que l’isoler de ses contemporains. Sa mère ne s’ouvrira à elle qu’à la veille de sa mort pour lui apprendre que cette carapace lourde à porter était faite uniquement dans le but de la protéger, rien d’autre. Marie naquit le 26 juin 1915 à 12h00 dans un charmant petit pavillon de banlieue Havraise (Seine-Maritime). Sa mère ne souhaitait pas mettre au monde un enfant dans un univers communautaire, impersonnel et impropre à l’épanouissement d’une jeune maman. De plus, l’idée même de côtoyer des femmes qui n’étaient pas de sa condition ne l’enchantait guère. Déjà Marie sans le savoir sera conditionnée à évoluer dans un milieu à part et légèrement en décalage avec son époque. Sa mère se prit tout de suite d’adoration pour ce bébé aux joues roses et aux grands yeux déterminés pour son âge. Ses parents formaient un couple très original de part leurs différences. Son père était aux antipodes des idées de sa mère. Lui, plutôt serein, distrait et défenseur des grandes causes, humaniste et sans détours, il inspirera la jeune Marie dans sa recherche de l’absolu. Sa mère, austère mais aimable s’enveloppant dans sa fierté lorsque, irritée par les soudaines compassions de son mari pour les malheureux de toutes sortes, lui ramenant à chaque fois que l’occasion s’en présentait des chats perdus qu’elle allait rapporter ensuite aux refuges pour animaux ; sa mère pourtant qu’elle jugera plus que sévèrement, s’indignait quand on critiquait son mari. Ses parents malgré leurs divergences d’opinion, de caractère et de tempérament étaient unis et se respectaient l’un l’autre. D’un commun accord, complices et s’accordant une grande liberté d’action dans le fonctionnement de leur foyer. Marie apprendra très tôt à devenir grande, sa mère lui enseigne dès son plus jeune âge à s’autogérer tout en lui apportant plus que le nécessaire dans sa vie quotidienne. Un piano qu’elle lui offrira à l’âge de douze ans pour dit-on la civiliser. Au fil des jours, la petite fille se révèlera un peu sauvageonne au grand désespoir de sa mère qui regrettera toujours de ne pas être arrivé avec elle à la « dompter », « l’obéissance est une forme de réduction de soi » écrit Marie bien longtemps après dans son petit calepin qu’elle traînera sur elle jusqu’à sa mort. Marie n’était pas d’une nature obéissante en effet, ce n’était pas une enfant difficile à vivre mais cependant avec son grand calme avant la tempête, elle refusait catégoriquement d’obéir à un ordre qu’elle trouvait injuste et dont les raisons lui semblaient floues. Marie grandira entre des parents peu communs, entourée de soins et de tendresse, manquant de rien et ignorant presque tout du monde extérieur. Il n’était pas rare que son père, cheminot, cadre dans la SNCF emmenait avec lui par le train sa petite fille, Marie se faisait toujours une joie lorsque ces moments là arrivaient et de son père, elle prit le goût du voyage. Elle se trouvait privilégiée par rapport aux autres enfants de son âge car elle bénéficiait de voyages gratuits et devenait la petite mascotte des collègues de son père. On l’avait surnommée poupée. Quand elle eu quatre ans, la famille s’installa dans le Val-de-Marne en Région parisienne afin d’éviter à Monsieur L.*** les incessants déplacements dus à sa fonction. Dès lors, la vie se fit plus calme, moins fatigante pour le père et Marie voyait « son papa » plus souvent. A l’âge de six ans, en promenade avec son père dans la forêt de Fontainebleau. Randonnée dominicale qu’elle ne manquait sous aucun prétexte, elle aperçut de loin une clocharde, assise au bord d’un chemin mais si bien cachée par les taillis de sorte que lorsque les passants s’approchaient, ils ne la voyaient à peine et poursuivaient leur chemin. Quand son père et elle arrivèrent à sa hauteur, Marie ne pu s’empêcher de la considérer. C’était une femme assez jolie avec un doux regard plein d’une infinie tristesse, elle fut soudain attirée par sa tenue vestimentaire, en effet, elle était vêtue d’une simple robe fleurie, sale et fripée avec un grand châle qu’elle ne pouvait refermer sur elle et pour cause, Marie si petite, fut surprise de constater que son ventre était gros, très gros, énorme et pensa en elle-même qu’elle devait être très malade, elle ressentit une vive douleur au plus profond d’elle-même, elle devinait une grande souffrance. Elle demanda aussitôt à son père : « dit papa, qu’est ce qu’elle a la dame, elle n’a pas l’air bien, on dirait qu’elle souffre ? ». Son père l’entraîna plus loin et lui dit que la dame attendait sûrement un enfant et que c’était plus que probable qu’elle accoucherait dans la nuit. Seulement il n’y a personne pour l’entourer répondit Marie. « Non mais ne restons pas là, elle va s’apercevoir qu’on la dévisage et elle va s’effrayer et, dans son état, ce n’est pas prudent. » Ne peut-on rien faire papa dit la petite, angoissée. Son père l’emmena sans rien dire et observa sa petite fille durant tout le restant de la promenade. Marie avait l’air inquiète et n’était plus gaie comme à l’aller, elle ne s’arrêtait plus pour examiner les papillons, les fleurs, les plantes et les canards, ne courait plus après les oiseaux en sautillant partout joyeuse comme à son habitude. Elle reprenait son air « bête » comme disait sa mère et semblait être ailleurs. Son père écourta la petite randonnée et au sortir de la forêt, ils allèrent ensemble au commissariat le plus proche. Son père demanda à rencontrer le commissaire et lui fit part de ce qu’ils avaient vu : une femme en détresse. Le commissaire leur apprit que la femme en question s’appelait « Fantine » et que tout le quartier la connaissait. C’est une pauvre femme dit-il qui vit de mendicité publique. Elle habite une mansarde, misérable maison en ruine au fond d’un vieux quartier où il y a un moulin abandonné et ne veut pas qu’on la déloge de là. Les services sociaux ont déjà essayé, elle refuse systématiquement. Elle a déjà eu plusieurs enfants que l’Assistance Publique lui ont placés. Ce soir, la police ira la chercher pour l’emmener à l’hôpital et elle retournera à la rue après c’est plus que sûr Elle est comme ça, on n’y peut rien et on n’en sait pas plus sur elle, le reste, c’est un mystère. Elle ne fait de mal à personne et ne demande jamais rien. Marie resta plusieurs mois à penser à cette femme et dès lors devint plus proche de son père, elle le remerciait secrètement, en silence plus qu’il ne pouvait savoir d’avoir alerté des gens comme elle le disait « pour pas que la dame meure toute seule sur le bord du chemin ». A partir de cette époque, le père et la fille se comprenaient mutuellement à demi-mot, ils leur suffisaient d’un regard pour que leurs pensées se rejoignirent. Ils formaient un duo contre les vicissitudes de la vie. La vie s’écoulait entre un père plein d’égards et d’attention pour sa petite fille et une mère attentive aux réactions souvent instinctives de sa fille qui « peuvent lui faire du tort » disait-elle et se montrait très vigilante pour que sa fille ne s’égare pas en de vains comportements enfantins qui ne lui « serviront à rien ». Son père lui inspira le partage et le goût de l’amitié. De sa mère lui viendra la fierté, l’orgueil et l’indépendance. Marie fut élevée dans l’amour et la sécurité matérielle.
Extrait 2
CHAPITRE IV Jeune, femme et libre A peine fut-elle arrivée sur les quais, qu’elle se sentit légère, heureuse et pleine d’énergie. Le ciel était d’un bleu splendide et l’air était pur. Elle se trouva un petit coin près d’un escalier de pierre menant aux quais. Elle s’y installa et pris soin de déposer un plaid et d’y placer son petit panier d’osier contenant son déjeuner Là, elle s’assit et se servit car elle avait une grande faim. Sa mère lui avait préparé une salade de pommes de terre à la crème fraîche avec du persil, des petits morceaux de lards frits et le tout bien relevé. Un petit fromage frais avec de l’ail (fromagée) que sa grand-mère lui avait glissé et deux belles pommes constituaient tout son repas. Elle sortit sa bouteille de cidre doux et s’attaqua de suite à se restaurer. Les quais avaient l’air d’une fête familiale qui plaisait infiniment à Marie, l’ambiance lui convenait tout à fait et elle se sentait revivre. Les bateaux et les péniches ne cessaient leurs aller et venues sans compter les bateaux-mouches qui affichaient complet à chaque étape, Marie termina son déjeuner et s’affairait à ranger ses affaires quand elle entendit soudain une voix qui lui parlait « Vous aviez choisi la mauvaise place mademoiselle, près de l’escalier vous seriez en effet dérangée par le va et vient des gens, voyez plus haut il y a des endroits charmants et tranquilles où vous pourriez vous poser confortablement. » Elle leva la tête et aperçu un grand jeune homme, élancé, à la chevelure d’un châtain clair avec une raie au milieu, ce qui laissait ses cheveux mi-longs, retomber libres de chaque côté qui lui donnaient un air singulier de fausse noblesse qui déplut un peu à Marie. - Monsieur, vous vous trompez, j’ai terminé mon repas et vous me voyez là en train de ranger mes affaires, contrairement à ce que vous pensez , et puis ma place était des plus avantageuse puisqu’elle me permettait de voir du monde, justement. La dessus, Marie pris son panier d’osier, se leva et se trouva devant le jeune homme lui faisant face. - Milles excuses, mademoiselle, je pensais simplement vous donner un conseil, loin de moi l’idée de vous offusquer - Vous ne m’offusquer nullement, monsieur, je vous réponds, simplement. - Bien, me permettez-vous de bavarder un peu avec vous, tout en vous accompagnant à la sortie des quais jusqu’au boulevard Saint-Michel ? Cela me ferait vraiment plaisir » - Si vous le désirez, je n’y vois pas d’inconvénient mais de quoi pourrions-nous parler ? » Marie se demandait pourquoi ce jeune homme à l’allure très distinguée s’intéressait à elle, elle se trouvait charmante, certes mais elle n’avait pas l’habitude d’être abordée dans la rue comme cela, elle y voyait un aspect « sans gêne » auquel elle se méfiait. - Oh ! Vous savez, pour être franc, je vous ai aperçue lorsque vous étiez sur le point d’arriver ou de partir je ne saurais le dire et j’ai tout de suite éprouvé le besoin d’aller vous parler. Je sais que je vais vous paraître un peu audacieux d’aborder ainsi une jeune fille que je ne connais pas mais je ne voulais pas partir sans avoir essayé de vous voir de plus près. J’étais intrigué par votre comportement très solitaire et naturel à la fois. Votre visage paraissait tellement rayonnant que je ne comprenais pas pourquoi seule vous paraissiez tellement heureuse. D’habitude, les gens ont l’air taciturne lorsqu’ils sont seuls, moi-même, je ne tarde pas à m’ennuyer si je ne suis pas en compagnie, voyez… Je vous trouve un peu mystérieuse pour moi. J’avais vraiment envie de savoir pourquoi une belle jeune fille comme vous pouvait se plaire en étant seule. Voilà, je crois que je vous ai parlé franchement, j’espère que ma curiosité ne vous fâchera pas ? » - Nullement et votre franchise me plaît monsieur, il est rare de nos jours de rencontrer quelqu’un d’honnête et de franc et pour cela je vais à mon tour vous parler avec sincérité. - Je suis étonnée que vous me trouviez un côté mystérieux car je ne me rends pas compte de l’approche qu’on les gens à mon égard et je vais vous dire que pour ma part je n’aime pas du tout les gens curieux si ce n’est que pour parfaire leurs connaissances, ensuite il y a rien de mystérieux en moi car mon comportement est tout simplement naturel, j’ai ce tempérament depuis toute jeune et je ne pensais pas être une rareté à ce point d’attirer l’attention d’autrui. Quant à ma joie d’être seule, elle est là aussi toute aussi naturelle que mon mystère, je ne redoute pas la solitude y étant habituée, elle est depuis longtemps ma compagne et je m’en porte fort bien. Je suis d’un caractère solitaire mais je ne suis pas farouche comme vous pouvez le constater. Je suis une nature ouverte aux autres et à l’écoute de mon prochain. Il n’est pas rare de me voir rire seule en pleine nature car lorsque je n’ai personne, je ne suis jamais complètement seule, vous savez, j’ai toute la création, toute la nature que Dieu a créé autour de moi, il y a la faune, la flore, le ciel, la terre, les étoiles, la mer qui nous entoure et tout ceci vous parle si l’on sait l’entendre. Il me plaît de respirer l’air et de me dire « c’est bon, tu es en vie et je suis bien ». Comment voulez-vous que je m’ennuie et pourquoi ne pas être heureuse avec tout cela autour de soi n’est-ce pas ? Cher monsieur il ne faut pas confondre solitude et solitaire : la solitude fait peur si les gens sont malheureux tandis qu’être solitaire c’est être seul mais être bien dans son esprit et dans sa tête, ce qui n’est pas du tout pareil. Moi, c’est mon cas je suis une solitaire heureuse et la solitude ne me fait pas peur car je ne suis pas malheureuse. Vous comprenez ? - Oh ! Mademoiselle, quelle féerie de mots, de couleurs, d’enchantement à vous écouter, c’est vrai qu’à vos côtés… Ah ! On se sent bien. J’ai l’impression de rêver, je n’ai jamais rencontré de jeunes filles aussi sensible et aussi douée dans l’art de vivre que vous. Vous êtes une philosophe mademoiselle, vous avez le goût de vivre, d’apprécier et d’approcher le monde avec originalité et en même temps avec une certaine gravité. Cette sérénité, cette sagesse d’esprit pour une personne de votre âge n’est pas courant. Vous êtes enthousiaste et votre optimiste enchante. Vous devriez vous orienter vers un métier de psychologue ou quelque chose d’approchant. - Je vous remercie mais non, ce n’est pas ma mentalité, j’aime trop aider les autres et non pas les analyser - Mais dites-moi et vous ? Parlez-moi un peu de vous, je ne vous connais pas et vous, vous avez plus de cartes en main sur moi que moi à votre sujet, ce ne serait pas honnête et inégal de me laisser sans une petite idée concernant votre personne avant de nous séparer n’ai pas raison ? - Oh ! Si si, pardonnez-moi, je manque à tous mes devoirs, je me présente, je m’appelle Claude et je suis étudiant en médecine, j’ai vingt six ans et je pense m’installer après mes études terminées au Havre près de la mer car je ne supporte plus l’air et l’atmosphère de Paris. A mesure que le temps passait, le jeune homme lui parla de lui, de ses projets, de ses désirs, de la difficulté qu’il avait de poursuivre ses études car issu d’un milieu ouvrier. Ses parents avaient de plus en plus de mal à assurer ses cours et il voyait son père trimer pour lui permettre de réaliser ses objectifs. Sa mère faisait bien un peu de couture pour les autres mais c’était bien insuffisant. Marie se sentit en confiance auprès de ce jeune homme frêle il est vrai mais gentil et courtois, il avait l’air très bien éduqué et il ne la choquait point. Il devait deviner que la jeune fille aimait sa compagnie et profita de ce doux moment pour se raconter un peu, il sentait le besoin d’être écouté et avec Marie il ne fut pas déçu. Attentive à la moindre de ses paroles, elle l’exhortait à se confier et peu à peu, ils ne furent plus que seuls tous les deux sur les quais, ils ne voyaient plus les gens autour d’eux tellement ils étaient occupés à leurs bavardages. Cependant Marie ne tarda pas à vouloir prendre congé car l’heure de reprendre son travail était arrivée. Elle voyait bien que le jeune homme ne s’apercevait nullement du temps qui passait et se sentit obligée d’agir avec fermeté afin que ce dernier n’ait pas l’impression d’avoir à faire à une jeune fille oisive. Aussi, après avoir écouté parler ce compagnon d’un moment elle lui dit sur un ton qui se voulait sans réplique : - je suis désolée mais il se fait tard et je dois reprendre mon travail, j’ai passé un agréable moment mais tout bon moment à une fin… - Au revoir monsieur et bonne chance pour l’avenir - Oh ! Déjà, oui c’est vrai, vous avez votre vie, c’est vraiment dommage, bien tant pis, j’espère vous revoir, c’est possible, si vous le permettez bien sûr ? - Je n’ai plus le temps. Adieu monsieur et bonne chance, c’était un plaisir pour moi de vous avoir rencontré. Elle laissa planté là le jeune homme si bien que celui-ci surpris, lui lança un « attendez, je ne connais même pas votre prénom ! » Marie était déjà loin et très vite grimpa l’escalier des quais et se retrouva sur le boulevard Saint-Michel, puis boulevard de Saint-Germain des prés, elle arriva dans la petite rue qui menait à sa boutique. Il était quatre heures moins cinq et fort heureusement aucun client n’attendait à la porte. Tant mieux se dit-elle, j’arrive à temps pour l’ouverture et je vais pouvoir reprendre tranquillement mon activité. Elle ouvrit la librairie, pris soin de ranger son panier-repas puis repensa soudain au jeune homme. Elle songea à la rapidité dont elle prit congé de lui et de ce qu’il devait en penser ; elle se sentit soudain honteuse tant elle avait été impolie pensa t’elle car enfin il semblait très gentil et ne l’avait en aucune manière dérangée, sa compagnie avait été des plus agréable et il ne méritait pas un tel traitement. Elle avait tellement craint d’arriver en retard à son travail qu’elle en avait négligé toute bienséance. « Oh ! Ce n’est pas grave, je n’ai pas à m’en faire pour cela, après tout, ce sont les garçons qui courent après les filles et non l’inverse ». Marie reprit le cours de sa journée à la boutique puis rentra chez elle. Une belle journée de printemps inoubliable venait de se terminer. Le soir venu, après avoir déjeuné en compagnie de sa mère, elle monta à la chambre de son père pour l’aider à manger son repas et pendant qu’il mangeait, Marie lui raconta sa journée et n’omit point de lui parler de l’épisode du jeune homme dont elle avait fait connaissance le midi. « Comment s’appelle t-il ? » demanda son père « Claude » « Que fait t-il dans la vie » « Il est étudiant en médecine je crois, mais il ne se plaît pas à Paris » Marie continua à raconter sa journée. Son père devinait aisément que sa fille avait été impressionnée par la rencontre du garçon et en ressentit un léger contentement. En effet, pour lui, Marie avait été jusque là, une enfant sage, rebelle un peu sauvage mais sage qui avait grandit sans enfant de son âge autour d’elle, il a toujours été profondément peiné de cette situation et il entrevoyait que pour sa fille, le fait de rencontrer un jeune garçon ne ferait que lui apprendre à vivre avec quelqu’un de sa génération mais ce qu’il déplorait c’est qu’elle passe directement de l’enfance sans enfants, à l’adolescence sans amis, puis à l’âge adulte sans y avoir été du tout préparée. « Papa tu m’écoutes, je te demandes si ce prénom te plaît ? » « Oui, tu sais peu m’importe le prénom, ce qui compte pour moi, c’est que ce garçon soit gentil avec toi et que tu es quelqu’un de ton âge à qui parler, cela te fera le plus grand bien tu verras, et si tu sais être prudente, tu n’en sera que plus épanouie ».
Extrait 3
CHAPITRE V Qui es-tu, Marie ? La gare de Lyon fourmillait de monde en ce mois de mai 1950, nous étions un samedi, le temps était merveilleusement frais et ensoleillé, une légère brise donnait un air estival à la Capitale et les femmes arboraient déjà leurs petites robes de Printemps à petits pois noirs ou blancs, ce qui leurs donnaient un air de provinciales du dimanche. Il y avait du monde à la brasserie de la gare ce jour là et les serveurs étaient débordés. Les tables, autour desquelles les clients riaient, discutaient, se libéraient au compte-gouttes, cependant une petite table ronde restait libre et c’est celle-là que choisit pour s’asseoir une ravissante jeune femme en tailleur à gros pois noirs, petite ceinture noire à la taille, des chaussures à talons aiguilles très fins en daim noir également, coiffée d’un petit béret à voilette noir très seyant. Le petit sac façon fourre tout en cuir blanc était retenu par une large bandoulière. La jeune femme, blonde, laissant apparaître des cheveux mi-longs, crantés comme cela se faisait à l’époque, brillants, commanda un café noir très serré accompagné d’un morceau de chocolat noir et d’un verre d’eau de Seltz. Le serveur ne fit tout d’abord pas attention à la cliente, c’est seulement lorsqu’elle régla sa note qu’il s’aperçut de la beauté de la jeune femme ; il lui en fit la remarque et celle-ci sans montrer le moindre contentement, hocha la tête et s’en alla. La jeune femme en question était Marie. Elle avait changé Marie, vieillie mais toujours aussi jolie, aussi charmante, ses traits avaient à peine changés, plus marqués peut-être mais avec une certaine maturité en plus. Elle portait une chaîne en or au bout de laquelle pendait une petit goutte d’eau en cristal, elle avait gardé sa bague en rubis offert par son mari et son alliance était à présent à sa main droite. Elle prit un billet pour Villeneuve-sur-Marne et acheta un beau bouquet de roses rouges pour sa mère, dans un paquet, se trouvait une boîte de confiserie : de délicieux fruits confits. Marie ne se doutait pas un instant de la perte de presque l’ensemble de sa famille et c’est à peine si elle envisageait la disparition de sa grand-mère. Marie se figeait dans le passé et avait du mal à appréhender l’avenir, elle vivait l’instant présent et se réfugiait dès qu’elle le pouvait dans le passé. La solitude était restée pendant ces cinq dernières années sa seule compagne. On n’a jamais trop su ce qu’elle avait fait pendant tout ce temps, elle se dévoilait que rarement et personne n’osait braver son silence. Marie se retrouva dans ce quartier où elle avait passé toute son enfance et son adolescence, tous ses bons et mauvais moments, mais c’était à elle, son enfance, ses souvenirs lui appartenaient. Qu’ils soient bons ou mauvais, qu’importe cela faisait partie d’elle-même et elle aimait son passé tout autant qu’elle. C’était ses attaches et son innocence qui constituaient son mémoriel. Elle y tenait, c’était son « Moi », rien ne lui enlèverait cela, « on n’oublie jamais sa petite enfance, c’est ce qui construit le futur homme ou la future femme de demain ». Le quartier n’avait pas changé, quelques constructions en plus c’est tout. Elle arriva enfin devant « son » petit pavillon, juste devant la grille où elle aperçut les fenêtres de la maison. « Que doit faire maman, et papa, ils ne m’attendent pas, cela va leur faire une surprise, et mémette, elle doit avoir bien vieilli petite grand-mère ». Elle tira sur la clochette de la grille d’entrée et attendit. Comme personne ne vint, elle tira de nouveau la clochette plusieurs fois puis resta quelques temps à attendre. Elle regarda sa montre, il était onze heures, sa mère devait préparer le déjeuner dans la cuisine, elle devait entendre la clochette puisque la cuisine donnait pratiquement sur la petite cour « maman ne doit plus entendre très bien ». Marie tenta bien d’essayer d’ouvrir le verrou de la grille mais celle-ci était fermée à clef. Elle ôta alors ses chaussures, les prit à la main, puis escalada la grille ; passée de l’autre côté, elle remit ses chaussures non sans s’apercevoir que pendant cet exercice, ses bas s’étaient filés mais qu’importe, elle avait hâte de revoir sa famille. Marie se tenait à présent sur le pas de la porte d’entrée et essaya de s’approcher des petits carreaux pour voir à l’intérieur. Les rideaux à carreaux rouges et blancs ne laissaient transparaître aucune vue de intérieur Elle frappa à sa manière personnelle sur un air que l’on connaît bien. Elle entendit bientôt des pas se rapprocher puis la poignée de la porte tourna et la porte s’ouvrit. Sa mère était devant elle mais elle ne la reconnut pas : « Maman, c’est moi, Marie, tu me reconnais n’est-ce-pas ? » - Marie, c’est toi, c’est bien toi ? - Oui maman, c’est moi, je peux entrer ? - Oh ! Oui, pardonnes moi, je ne m’attendais pas… C’est que, cela fait si longtemps. - Je sais, oui, je vous ai laissé sans nouvelles mais je ne pouvais pas rester dans l’état que j’étais en partant, j’aurais été d’une piètre compagnie, cela vous aurait rendu tous malade, je n’étais vraiment pas très bien ; d’être seule, de m’éloigner du monde m’a fait le plus grand bien, je ne suis pas guérie mais je reviens plus forte. Je ne me fais aucune illusion sur rien, je m’attends à tout et plus rien ne m’étonnera du monde après ce que je viens de vivre, c’est comme cela, il fallait que je m’endurcisse, c’était la meilleure solution. - mais où étais tu comme cela ma petite fille, je ne t’en veux pas, moi, j’étais la seule à croire qu’il ne t’étais rien arrivé et que tu allais revenir, mais maintenant que tu es revenue tu peux bien me dire où tu étais ? - j’étais partout et nulle part, j’ai voyagé un peu et j’ai vagabondé beaucoup, j’ai vu des gens, des gens qui ne vivent pas de la même façon que la plupart d’entre nous, j’étais une sorte d’immigrée dans mon propre pays. J’ai connu la solitude, une compagne que je connais bien et dont j’avais besoin, j’étais contente de la retrouver, tu vois, maman, pendant tout ce temps, j’ai été moi-même. - bien, bien ma fille, assieds toi, tu vas bien manger avec moi ce midi, as-tu un chez toi ? Tu as gardé ton logement, il y a longtemps que tu n’est pas revenue, de quoi vis-tu …. - Oh ! Maman, que de questions, je ne vais pas passer mon temps à répondre à toutes tes questions mais je vais te dire simplement et je pense que cela te satisfera : je n’ai plus rien ici, à Paris, je suis venue vous dire à tous que je vous aime toujours et que je ne vous ai pas oublié. Je ne vous demande rien, ni l’aumône, ni le gîte ni le couvert, je viens simplement voir si vous allez bien et que je suis dans le coin, c’est tout. - Ah ! Je vois, tu ne travailles pas, tu n’as pas de domicile et tu viens me voir en passant. Tu sais, je suis ta mère et si tu as besoin de quelque chose, tu peux me le demander, ce n’est pas comme quand tu étais jeune, je sais ce qui t’es arrivé et je sais que tu évoluais bien et que le drame que tu as vécu t’a fais terriblement mal, je ne te juges pas ma fille, veux-tu déjeuner avec moi quand même ? - bien sûr maman avec plaisir mais pourquoi dis-tu toujours « je » ? Où est papa ? Où est mémette ? - ils sont décédés tous les deux Marie, papa est parti pas longtemps après que tu nous as laissé sans nouvelles et mémette l’a suivi peu après. Elle ne supportait pas que son fils parte avant elle. Ton père s’est laissé pratiquement mourir de chagrin, il n’a pas admis que la vie te faisait tant de mal. Mémette lui expliquait que tu reviendrais sans doute un peu plus forte et que seule la vie ferait son œuvre, et que tu réagirais selon ton caractère, que rien n’était perdu, mais pour lui, ce n’était plus qu’il ne pouvait en supporter. Tu étais sa petite fille adorée et il sentait que la société te maltraitait, tout cela était au-dessus de ses forces, moi-même, j’ai baissé les bras et je l’ai vu petit à petit lâcher prise. Marie se sentit défaillir et demanda où ils étaient enterrés. Sa mère lui dit qu’ils reposaient dans le cimetière de la commune. - tu as gardé encore ma chambre maman ? - Oui, tu peux monter la voir si tu veux en attendant que je mette la table. - je veux bien, je vais y faire un tour et poser mes affaires - tu peux rester le temps que tu veux, ma fille, je te le répète, tu es chez toi ici - je ne vais pas t’embarrasser maman, et puis, je ne suis plus une petite fille, je vous ai malmené ces derniers temps, il est temps que je te laisse en paix. Sache que je vais bien et que je sais me débrouiller toute seule, ne t’inquiète pas, je viendrai te voir de temps en temps car je vais rester un peu dans la capitale. Sa chambre n’avait pas changé, sa mère l’avait laissé en l’état, comme si elle devait revenir le soir même. Elle n’avait touché à rien, seule la photo de son mariage était posée sur sa table de nuit. Elle redescendit manger avec sa mère et elles discutèrent de ce qu’elles avaient vécues chacune de son côté. Marie ne cacha pas à sa mère qu’elle s’était séparée de son logement et de tout ce qui lui rappelait les beaux jours, c’était une façon pour elle de moins souffrir. Tout l’après-midi se passa à se raconter et puis Marie fit le tour de la maison, s’attarda dans chaque chambre, le salon, pris dans sa main les objets familiers ayant appartenus à son cher papa et à sa grand-mère, elle avait des larmes pleins les yeux en revoyant les images de son passé, elle était heureuse aussi, de palper les meubles et sentir l’odeur de son premier foyer, elle avait eu si peu le temps de savourer son intérieur avec Claude, les jours heureux étaient passés si vite, le malheur était arrivé et avait effacé le bonheur. Elle éclata en sanglots en ouvrant la petite porte de sa cabane, son île comme elle l’appelait autrefois. Tous ces objets qui n’avaient pas bougés eux aussi, cela faisait si mal. Elle vivait là souvent avec sa solitude et sa solitude la ramenait là. Elle est restée là une heure ou deux à pleurer, à gémir et à penser. Le soir arriva et elle serra très fort sa mère : je t’aime, maman, tu ne m’a pas toujours comprise, je sais mais c’est toi qui avait raison, papa et moi, nous sommes trop sensibles, nous étions des idéalistes, tu sais, moi-même je me rends compte que j’évoluais comme dans un livre de contes de fées ; je ne me suis jamais trop rendu compte de la réalité des choses, de la société surtout, pas de la vie, du système, de son fonctionnement. Son propre bonheur dépend surtout des grands de ce monde, ils font la guerre parce que cela leur plait sans se soucier du bonheur qu’ils détruisent. - n’y pense plus Marie, tu te fais du mal - je n’oublierai jamais maman, je n’oublierai jamais, je ne peux plus oublier, j’ai perdu mes illusions, ma naïveté, ma joie de vivre, ils m’ont cassé maman, je n’arriverai plus jamais à croire en eux, en cette société. Je ne leur obéirai plus jamais, je n’ai pas de compte à rendre à ce système, la bonne conduite, le travail, le métier, l’avenir, tout cela c’est du bavardage, c’est sans valeur pour moi ; j’ai suivi tout ce que l’on m’a enseigné, j’ai été une bonne petite fille sage, avec des principes, des idéaux, à présent c’est fini, je sais que c’est faux, ce sont des mensonges, tout est fait pour nous tromper, maman, toi tu le savais, tu es quelqu’un de réaliste, tu l’a toujours été, je sais bien que tu as été sévère avec moi, je n’ai pas reçu le message mais c’est fini tout cela, tu sais maman, je crois que je suis devenue plus costaud que toi, je t’ai dépassée, vois-tu, je ne referai plus les mêmes erreurs. Je ne crois qu’en une seule chose, à présent c’est le Créateur de tout l’univers, le cosmos, les étoiles, tout ce qui nous entoure, je crois en l’esprit qui a construit la nature mais pas aux humains, non plus jamais, plus aux humains. - Marie, j’ai beaucoup souffert moi aussi mais cela fait partie de la vie, ne sois pas amère et pense à ton avenir, le mien est terminé, j’ai vécu une belle vie avec ton père et toi, mais ma fille, toi, tu es jeune, tu es une belle jeune femme, tout n’est pas terminé pour toi, il faut continuer ton chemin… - maman, mon chemin s’est arrêté à la mort de Claude, celui que j’aimais, je sais que tu nage comme un poisson dans l’eau dans cette société, mais moi je ne suis pas pareille que toi, moi… - tu viens de me dire que tu étais devenue plus réaliste que moi et que tu étais forte à présent… - Oui, oui je suis forte, mais cela n’empêche pas que l’on m’a brisé de l’intérieur, je suis forte dans le fait que je ne crois plus en rien, plus aux humains et que je ne pourrai plus aimer de nouveau, j’étais la femme d’un seul homme, je ne peux aimer qu’une seule fois et c’était pour toute ma vie, ma vie est finie maintenant, tu comprends ? Ne me parle pas de la belle femme que je suis, ce que tu vois-là n’est qu’une carapace, c’est tout, elle est belle, oui je sais mais à l’intérieur, il n’y a plus rien, et au fil des années elle deviendra comme je suis à l’intérieur, c’est-à-dire, un vrai bunker, exactement paré pour se défendre contre l’extérieur et entraîné à agresser avant qu’on l’agresse, voilà ce que je suis devenue maman, tu comprends à présent pourquoi je t’ai largement dépassée ? Alors je t’en prie épargne moi tes belles paroles de bel avenir en perspective, j’y ai cru, oui j’y ai cru avant mais c’est fini, je sais ce que cela donne, non, c’est fini, économise ta salive avec moi, ce n’est plus la peine, j’ai vu ce que cela a donné. Tant mieux pour les gens qui recommencent facilement leur vie. Moi, ce n’est pas le cas, je vais retourner dans ma jungle des gens qui n’ont pas d’ambition, qui vivent au présent et qui ne croient qu’en eux-mêmes. Maman, ne m’en veux pas, tu n’as plus rien à m’apprendre, j’ai tout appris en peu de temps. Le dîner se passa sans un mot, les deux femmes étaient dans leurs pensées et elles n’osaient à peine se regarder, madame L.*** prenait réellement conscience des dégâts qu’avait fait la guerre sur sa fille mais en même temps restait certaine que sa fille saurait affronter la vie. Bien sûr elle se rendait bien compte que sa petite sauvageonne de Marie, de caractère rebelle dès son plus jeune âge, (elle revoyait les comportements de sa fille lorsqu’elle était petite) et sa grande indépendance d’esprit, elle se doutait bien qu’en grandissant elle se transformerait en une femme passionnée et difficilement maîtrisable, mais de là à devenir presque à la limite de la pensée sauvage, non, cela elle ne s’y attendait pas. « C’était bien le drame qu’elle avait vécu qui l’avait transformée ». La guerre n’aurait pas eu lieu que sa petite Marie serait aujourd’hui quelqu’un de bien avec une librairie en gérance et femme de médecin apprécié. Quel gâchis se disait-elle. Marie était méconnaissable et hargneuse, ses atouts étaient devenus des défauts, des handicaps, elle ne correspondait plus du tout au standard d’une société civilisée. Ce choc psychologique avait révélé les mauvais côtés de sa fille. Seul un nouveau choc pourrait renverser ce phénomène. Marie resta chez sa mère le temps de redécouvrir ses marques et d’inscrire pour toujours des souvenirs qui resteraient indélébiles dans sa mémoire. Le lendemain, elles se rendirent au cimetière se recueillir sur la tombe de son père et de sa grand-mère. Elle demanda à sa mère si elle revoyait les parents de Claude, madame L.*** lui dit que la dernière fois qu’elle les avait revus, c’était à l’enterrement de son père et qu’après elle n’avait plus eu de nouvelles régulières. Chaque jour de l’an cependant, elle recevait de leur part une petite carte d’encouragement pour l’année à venir et à ne pas se laisser enfermer dans la nostalgie. « Ils sont très gentils et surmontent leur peine avec courage ». Madame L.*** embrassa sa fille avant son départ en ayant l’affreux pressentiment qu’elle ne la reverrait pas avant longtemps. - Ah ! J’oubliais, Marie, ton père m’avait chargé de te remettre cette lettre au cas où tu reviendrais, je te la donne. - Merci, au revoir maman, fais bien attention à toi - Oui, ne t’en fais pas pour moi, moi aussi, je n’ai besoin de rien, seulement que tu ailles bien ma fille, seulement cela - Ne t’inquiètes pas pour moi, maman, je suis armée pour la vie maintenant. Marie fit un signe de la main à sa mère passée la grille et donna un dernier regard à son passé, les yeux tristes, la page était définitivement tournée.
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| Danièle Lony (extraits) |