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La vengeance de Satan !

 

Fiche résumé

 

On est apparemment dans l’irréel d’une histoire folle où l’ange Gouffarel revenant de sa ballade entre Terre et Ciel rapporte à Dieu que la Terre a sauté à la suite d’un accident nucléaire !

Après quelques palabres, Dieu décide de la refaire. Problème : dans sa première création la recette a été le fruit du hasard – ou à peu près- et aucunement le résultat d’un savoir intangible.

Il parvient cependant à la refaire sans toutefois en maîtriser tous les mécanismes physiques ; le temps, notamment, s’accélère et provoque de grandes perturbations.

Avant que nos êtres célestes s’en aperçoivent, Dieu prend la précaution d’envoyer l’ange Gouffarel chez les humains afin de les surveiller et faire en sorte qu’ils ne commettent pas à nouveaux d’irréparables bêtises.

Dès son arrivée sur Terre, Gouffarel est confronté à une situation limitée mais imprévue : alors qu’il promène place de la Joliette à Marseille, des coups de feu sont tirés. Il se jette à terre comme les autres passants,  mais une main l’agrippe, le contraint à monter dans une voiture et à en prendre le volant. C’est un jeune homme qui lui demande de l’aider car c’est sur lui que des mafieux s’acharnent. Gouffarel ne sait pas conduire mais, tant bien que mal, parvient à prendre la fuite avec cette voiture ; le jeune homme étant dissimulé à l’arrière sur le plancher. Tandis qu’il s’éloigne, il entend les sirènes de la police arrivant sur les lieux.

Le jeune homme se présente : il est journaliste. Il lui explique qu’un certain Pépé Bucchio, agent immobilier et gourou d’une secte qu’il a créée, cherche à l’assassiner car il a mis son nez dans ses affaires plutôt louches, surtout en ce qui concerne cette secte.

Incapable de se tirer seul de cette affaire, Gouffarel sollicite l’aide de Dieu qui débarque à son tour en compagnie de l’archange Raphaël au langage argotique peu commun chez un archange.

Pépé Bucchio drogue ses adeptes regroupés dans un temple cauchemardesque pour leur soutirer leur argent. Mais l’argent de la drogue vient d’un autre maffieux, un certain Pino La Cravouze.

Dieu, l’ange et l’Archange décident de se faire passer pour des milliardaire dans le but de se faire draguer par les racoleurs de Pépé. C’est ce qui va se passer.

Afin de préserver Gontran, le jeune homme journaliste, Dieu décide de le déguiser en cycliste pour ne pas que Pépé le reconnaisse. Nouvelle erreur de formule : il le transforme en cochon d’Inde… Un cochon d’Inde qui parle et qui a gardé toutes ses faculté mentales…

Les rabatteurs les entraînent chez Pépé qui décide de les initier dans sa secte. Mais là, ils découvrent que l’affaire tourne mal pour Pépé car ses recrues constituées d’un troupeau de radins ne lui ont pas versé un seul centime. Résultat : il ne peut plus rembourser Pino et la guère fait rage entre eux.

Dieu qui ne peut pas rester éternellement sur Terre remonte au ciel avec l’archange et envoie Jésus remplacer Gouffarel dont il a besoin pour réformer sa formule qui est d’une efficacité douteuse. Il le rapatrie d’autant plus rapidement qu’il s’est laissé aller aux appels d’une nana court vêtue, soubrette chez Pino. Ce qui lui vaudra une mésaventure gênante pour un ange.

Jésus prend donc les choses en main, devient le gardien du cochon d’Inde à la place de l’ange et ses tribulations ne seront pas non plus de tout repos.

Entre-temps, Satan va tout faire pour mettre des bâtons dans les roue du Bon Dieu en espérant transformer la nouvelle Terre en Enfer, notamment en attisant la haine entre les clans mafieux, et devenir le maître du Monde, reléguant Dieu à la seconde place. Pour y parvenir il va manipuler vainement tous ses infâmes complices.

 

L’histoire semble ne pas pouvoir finir, mais… on retombe sur Terre dans les dernières lignes.

 

***************

 

 

 

I

 

 

  «Et voilà ! Ils ont tout fait sauter ! » gueulait l’ange Gouffarel en entrant dans la salle du trône.

   Et bien que ce fut interdit en ce lieu, il ne put s’empêcher de jurer :

– Ah ! Les cons !

   Dieu ne comprit pas tout de suite ce qui valait à l’ange de se mettre en pareil état, bien qu’en principe il aurait dû le savoir, puisque Dieu sait tout ! En principe… Mais ce jour là, une curieuse fumée planait dans la salle du trône, et son odeur n’était pas du tout celle du Havane.

– Qui ? Quoi ? fit-il tout éberlué en crachant la fumée de son pétard. Qu’est-ce qu’ils ont fait sauter ?

– Les Hommes, mon Dieu, ils ont tout fait sauter ! lui répondit l’ange Gouffarel écrasé sous le poids d’une immense tristesse.

– Encore une guerre ?

– Non, même pas ! Seulement quelques réacteurs atomiques négligés par les Russes… Et puis, ça s’est propagé dans les tas de ferrailles entassés un peu partout avec des fuites radioactives… Enfin, bref ! Y a plus de Terre, Seigneur !

   La nouvelle était si terrible que notre Créateur en resta bouche bée, que son pétard lui tomba dans la barbe et que si Gouffarel n’avait pas été là pour saisir un extincteur à peine révisé… Eh ben !… Personne ne peut dire ce qui se serait passé !

– Oh putain ! jura le Bon Dieu avec sa barbe encore toute trempée et dégoulinante à cause du jet de l’extincteur.

   Il était tendu, les pupilles dilatées – dans ce cas, on dit en mydriase-. Son  regard était fixe comme s’il pensait, mais il ne pensait pas, il avait trop de mal à rassembler ses idées ; il dut même se gratter la tête plusieurs fois. Et quand Dieu se gratte la tête plusieurs fois, c’est que non seulement il a du mal à rassembler ses idées mais aussi qu’il a du mal à s’extirper de son trône.

   Faut dire que la nouvelle l’avait pétrifié. Pour un certain temps seulement, car pour pétrifier Dieu plus d’un certain temps, faut pas y compter !

   Il finit donc par se lever et, enfin debout, les épaules tombantes en signe de découragement, il fit un geste vague pour montrer qu’il était dans le vague.

– Eh merde ! lâcha-t-il en rotant vu que la nouvelle l’avait un peu ballonné. Après tout le mal que je me suis donné à les faire beaux et intelligents ! parvint-il à ajouter sans roter.

– Eh oui ! Tu les avais fait à ton image, lui confirma Gouffarel tout penaud et visiblement perturbé.

   Puis il y eut un silence. Un long silence pendant lequel Dieu se grattait furieusement sous les aisselles en se croisant les bras sur la poitrine comme il le fait toujours dans les situations difficiles. Puis il rompit ce silence devenu trop pesant et aussi parce qu’il finissait par s’irriter à force de se gratter sous les aisselles.

– Je voudrais pas dire, mais c’était vraiment de sales cons ! Des abrutis ! Des dégénérés ! finit-il par se contredire.

   Gouffarel se triturait les doigts ; il voulait aussi dire quelque chose, mais il n’osait pas ; il était gêné.

– Ben quoi ? lui lança Dieu énervé par ce manège. Pourquoi tu te tortilles ?

– Mon Dieu, moi non plus je voudrais pas dire, mais je te le répète, tu les avais fait à ton image. Non ?

– Ouais !… Mais y a longtemps, lui répondit Dieu en s’envoyant une main par-dessus l’épaule.

   Il resta un instant faussement pensif car en réalité il ne pensait toujours pas ; puis il finit par ajouter sans trop y penser :

– Depuis, ils s’étaient transformés, répondit-il donc sans y penser.

– Je reconnais que ça c’est vrai, mon Dieu ! Au début, y avait de beaux garçons et leurs femmes étaient belles…

   Dieu lui coupa le sifflet en se laissant retomber sur son trône.

– Ne dis pas n’importe quoi, Gouffarel ! s’exclama-t-il désespéré. Au début, c’était des singes ! Et puis ils ont évolué… Enfin… C’est Darwin qui l’a dit. En tous cas, sur la fin, c’est vrai qu’ils me ressemblaient, ils étaient beaux !

   Gouffarel se mit à rire en agitant fortement la main et ajouta :

– Mais qu’est-ce qu’ils étaient couillons ! Tu comptes les refaire ?

   Avachi sur son trône, Dieu resta pensif. L’info de Gouffarel était plutôt mauvaise et il y avait de quoi se sentir un peu abattu. Finalement, après avoir réellement pensé, il poussa un long soupir et répondit à l’ange :

– Je sais pas, eh ! C’est que c’est du boulot ! Tu t’en rends compte ?

   Comme l’ange, très fatigué par sa vadrouille entre Terre et Ciel, s’était quelque peu assoupi, Dieu se leva, très courroucé, et lui gueula en plein dans le cornet :

– Oh ! Gouffarel ! Quand je parle, tu pourrais m’écouter, quand même !

   Gouffarel sursauta en retrouvant ses esprits.

   Dieu ajouta :

– Pour refaire la Terre avec tout ce que j’avais mis dessus, il va encore falloir quelques milliards d’années…

   Son regard, devenu légèrement globuleux, parut alors se perdre dans l’infini.

   « Et encore… Et encore… marmonnait-il pour lui-même d’une voix à peine audible. C’est que pour faire la Terre, c’est comme pour l’Univers, schématiquement je sais. Mais dans le détail ? Pouet-pouet ! Allez savoir… Jusqu’à un certain point, c’est scientifique ; mais après ? On triture, on mélange, on assèche et on dessèche et puis on mouille et on remouille, et encore et encore… Mais y a plus de calcul, c’est plus du savoir, c’est du rêve… de l’inspiration, un boulot de poète ! Tu comprends ça, Gouffarel ? »

   L’ange ne lui répondit rien. Il avait repiqué du nez dans un petit nuage cotonneux qui passait juste à sa portée. Alors, Dieu se précipita sur lui, le secoua vertement et, pour s’assurer qu’il était bien réveillé et qu’il allait le rester, il lui ordonna de lui réciter cette recette qui n’avait jamais existé dans aucun écrit, mais seulement dans l’acte créatif d’un artiste inspiré.

– Eh ben voilà, commença le subordonné, d’abord, il faut prendre un morceau d’étoile ; on le roule bien pour en faire une boule, et cette boule, on  la jette dans le système solaire. Ensuite, y a plus qu’à attendre que ça refroidisse en faisant de la vapeur. Après… Après ?…

   Après… Gouffarel avait un énorme trou dans la mémoire. Un trou noir qui aspirait tout et qui, par sa masse colossale, ne laissait rien ressortir, pas même un semblant de lumière ! Ce qui semblait confirmer la théorie des trous noirs, chère aux astrophysiciens. A ceci près cependant : c’est que les trous noirs dans l’Univers ne sont qu’hypothèse, tandis que dans la tête de Gouffarel… En tous cas, Dieu qui ne s’est jamais intéressé qu’à l’absolu se moquait bien de la relativité, qu’elle soit générale ou restreinte. Et ce trou noir dans la tête de Gouffarel, ça le contrariait au plus haut point. Il en sortit de ses gonds !

– Eh voilà ! gueula-t-il donc en sortant de ses gonds. Tu as encore oublié !

   Il frappa furieusement des pieds contre le sol et, pour calmer sa colère, il s’alluma un autre joint.

– Jusque là, c’est pourtant simple, dit-il ensuite à Gouffarel avec sa sérénité divine retrouvée. Mon pauvre Gouffarel, c’est pas une tête que tu as, c’est une passoire ! Je vais encore t’expliquer : quand la vapeur s’élève, les rayons du Soleil n’arrivent pas à la traverser et la Terre est dans la nuit. Elle est agitée par des jets de lave et toutes sortes de soubresauts. Alors, je dis «Que la Lumière soit ! » …

– Ah oui ! le coupa Gouffarel en se tapotant la tête dans laquelle il avait un trou noir. J’y suis ! Maintenant je me souviens : tu dis «Que la Lumière soit ! » et la Lumière fut …

   Tout en l’écoutant, Dieu affichait un air consterné.

– Quoi ? lui demanda l’ange dépitée par cet air consterné. C’est pas ça ?

– Eh ouais ! Mais c’est ta conjugaison qui va pas. Pour dire «Que la Lumière fut ! » il faut que ce soit au passé. Mais là, tu ne racontes pas ce qui est arrivé jadis ; tu es au présent. Alors, quand je dis «Que la Lumière soit ! », «La Lumière est ! ». Et pour que la lumière est, qu’est-ce qu’il faut faire ?

– Ah, ça je le sais ! s’exclama l’ange en trépignant de joie.

– Eh ben ? fit Dieu en attendant la suite. Si tu le sais, dis-le !

– D’accord, je le dis, lui répondit Gouffarel toujours en trépignant. Il faut que la vapeur se refroidisse pour se transformer en eau et qu’il se mette à pleuvoir. Comme ça, l’eau d’en haut descend en bas, tombe dans les creux de la terre, forme les océans et ça sépare la terre d’avec les mers et… Et puis voilà, le tour est joué !

– Ouais ! Si tu veux… Mais c’est pas fini : maintenant, les rayons du Soleil éclairent la Terre puisqu’il n’y a plus de vapeur en l’air. C’est le Premier jour. Mais y en a encore cinq à se taper avant que je puisse me reposer. Il va falloir s’occuper des premières chaînes carbonées, fabriquer les premiers acides aminés, tout ça dans l’eau pour ne pas que ça dessèche ; les associer entre eux pour faire des molécules de plus en plus complexes… Oh ! Putain, quand j’y pense… Que c’est compliqué ! J’en ai le tournis.

   Comme l’ange s’était de nouveau endormi, Dieu interrompit l’exposé de sa recette et se mit encore à gueuler :

– Oh ! Gouffarel ! Tu m’écoutes ? Sinon c’est pas la peine que je me crève l’imagination à tout réinventer !

   L’ange sursauta à peine et replongea dans sa ronflette. Alors, Dieu décida qu’il valait mieux abréger, d’autant que la suite lui posait problème car elle était effectivement de ces choses que l’on peut faire sans trop savoir comment.

– Et puis, merde ! lâcha-t-il rageusement en secouant Gouffarel. Y-en a d’autres dans l’Univers ; je vois pas pourquoi je serais obligé de tout me retaper : les algues, les poissons, les oiseaux, les dinosaures, les singes et tout le bazar pour en arriver à ces crétins ! Ils ne me sont pas indispensables. Je pourrais me contenter de mes autres créatures sur les autres planètes ! J’ai pas raison, hein ? Oh ! Gouffarel, je te parle !

– Ouais ! marmonna l’ange dans son demi-sommeil. Mais les autres, ils sont pas vraiment à ton image…

   Il bailla un bon coup, s’étira un peu et ajouta en direction du Bon Dieu :

– D’ailleurs, ça vaut mieux pour toi, parce qu’ils ont de ces tronches… ça fait peur ! Je crois même que tu les as ratés. Encore que chez les Hommes y en avait de pas mal non plus. Tiens ! J’en ai vu un, la dernière fois… Oh le pauvre ! On aurait dit un clairon.

   Sur ces considérations très personnelles de l’ange Gouffarel, le Fils de Dieu entra dans la salle, tout guilleret, en agitant deux boules métalliques avec lesquelles il jonglait en les faisant claquer l’une contre l’autre.

– Papa ! cria-t-il de sa voix nasillarde. On se fait une pétanque ?

   Mais Dieu n’avait pas le cœur à jouer, pas même à la pétanque. Il était tout triste.

– Pas maintenant, fiston, répondit-il à Jésus. J’ai pas la tête à ça…

– Allez ! insista le Fils en sautillant comme un dadais. Une petite partie, ça va te remettre en forme. Et puis les autres, en bas, ils vont se dire : «Encore l’orage ? … ». Ils savent pas qu’ici aussi on joue à la pétanque…

   Les deux autres le regardaient, chacun de son regard morne. Alors Jésus cessa de faire claquer ses boules, inspecta leurs mines décolorées par la tristesse et aussi, il faut bien le dire, l’ange par la fatigue et le Bon Dieu par la fumette.

– Vous avez l’air bien abattu, leur dit-il de sa voix toujours nasillarde. C’est grave ?

   Pendant que le Fils finissait de se dadaiïfier, le Père tentait d’échapper à son immense souci en se prenant la barbe à deux mains. Il la tordait comme une serpillière pour finir de l’assécher, car elle était toujours trempée à cause du jet de l’extincteur.

 – Eh ouais ! finit-il par répondre au Fils. Ils ne diront plus rien ; ni que c’est l’orage, ni qu’on roule des sacs de patates… Plus rien.

   Il s’approcha de Jésus, lui passa un bras sur les épaules et lui dit d’une voix affligée pleine de trémolos :

– Mon pauvre petit, en bas c’est fini : y a plus d’hommes, plus d’Adam, plus d’Eve, plus de pomme… plus de Terre… plus de pommes de terre, plus rien !

   Dis comme ça, sans aucun détour, sans aucune précaution, y avait de quoi abasourdir n’importe quel messie, y compris Jésus qui s’en laissa tomber une boule sur le pied.

– Aïe ! fit-il à peine.

   Faut dire qu’une boule sur le pied, pour lui c’était que dalle. Il avait connu bien pire ; ça l’avait rendu dur au mal. Donc, après cet « aïe ! » à peine audible, sans marquer aucune pause, il marqua son étonnement empreint de regrets à peine feints, car en réalité, de la Terre il s’en foutait comme de l’an 40 ! Pour cette boule bleue, perdue dans l’Univers, il avait déjà donné et même, il avait failli attraper le tétanos à cause des clous rouillés...

– Non ? s’étonna-t-il donc en feignant des regrets.

   Dieu donna quelques tapes paternelles dans le dos du Fils.

– Aïe-aïe-aïe ! beugla-t-il bien qu’il fut dur au mal.

– Je sais, lui murmura doucement le Père. Perdre la Terre, ça fait mal !

   Jésus s’esquiva du bras paternel en se frottant le dos par-dessus l’épaule.

– La Terre, ça fait mal (fit-il semblant de reconnaître pour faire plaisir à son papa) mais mon furoncle aussi. Tu viens encore d’y taper dessus !

   Puis, avant que le Père n’ait eu le temps de s’excuser, il enchaîna, incrédule :

– Tu es sûr que la Terre elle a sauté ?

– Eh ! Oui, lui confirma Dieu tout en s’essuyant la main pour le cas où le furoncle aurait percé. Demande à Gouffarel, ajouta-t-il toujours consterné. La Terre, elle a sauté ! C’est lui qui me l’a dit.

– Mais, papa, lui répondit Jésus en haussant les épaules, tu sais bien que Gouffarel c’est un couillon ! Il dit n’importe quoi…

– Pas cette fois, lui affirma Dieu tout penaud. Tu sais que j’ai pas besoin de vérifier ; je sais tout ! Et je te le dis : tout est à recommencer !

– A recommencer ? s’écria Jésus tout ébouriffé.

  Un éclair foudroyant de lucidité venait de lui traverser le cerveau comme le jus d’un électrochoc ! Il en devint tout blême et même un peu rebelle.

– Ah non ! s’insurgea-t-il en frappant du pied sur lequel il n’avait pas reçu la boule. Compte pas sur moi pour y retourner ! Le coup des clous, ça va une fois, mais pas deux !

   Il lui montra ses mains encore stigmatisées et ajouta :

– Regarde ce que j’ai aux mains ! C’est des bœufs ces mecs ! Je veux plus en entendre parler. Si tu les refais, moi j’y vais plus !

   Dieu se tourna vers l’ange et se mit à hurler :

– Oh ! Gouffarel ! Tu te réveilles ? Tu as entendu ce qu’il a dit le petit ? Il veut plus y retourner !

– Eh bèh… fit Gouffarel sur un ton détaché, y a une solution : tu accélères.

– J’accélère ? s’étonna le Bon Dieu.

– Eh ouais ! lui confirma l’ange. Tu vas direct en l’an 2000, juste avant la catastrophe. Et là, tu les surveilles pour ne pas qu’ils recommencent. Tu les obliges à nettoyer toutes leurs cochonneries atomiques à titre préventif, et le tour est joué !

– Mais l’an 2000, lui fit très justement remarquer le Bon Dieu, c’est l’ère chrétienne. Alors, sans Jésus, comment je fais ?

   Gouffarel haussa les épaules.

– Tu inventes, lui répondit-il. Ou mieux : tu enfonces l’Histoire de l’ancienne Terre dans la tête des Hommes de la nouvelle Terre et le tour est joué !

– C’est pas bête, reconnut Dieu. Sauf que je ne peux pas passer tout mon temps à les surveiller ! J’ai quand même autre chose à faire !

– Eh ouais ! brailla le dadais. La pétanque !

– Très juste ! approuva le Père. Mais j’ai mon idée : je vais leur envoyer quelqu’un en permanence pour les surveiller.

   Il avait encore une idée de messie derrière la tête, ça se voyait ! Il quitta son trône, passa un bras sous le bras de Gouffarel et l’entraîna mollement vers le hublot d’où ils pouvaient regarder en direction du système solaire, là où il devait refaire la Terre avec tout son bazar dessus.

– Parce que même en les refaisant direct en l’an 2000, c’est quand même du boulot, soupira-t-il dans sa barbe presque plus mouillée. J’ai pas envie de recommencer toutes les semaines. Et avec cette chaleur… Oh putain ! Si tu voyais mes varices…

   Il s’interrompit un bref instant puis, peu convaincu du résultat escompté, il ajouta en marmonnant à nouveau pour lui-même :

      « Accélérer… Accélérer… Bien beau à dire. Mais c’est pas très scientifique… »

   Jésus était venu les rejoindre devant le hublot. Sans détacher son regard de cet horizon lointain à peine troublé par les milliards de galaxies qui s’éloignaient les unes des autres vers les confins de l’Univers, Dieu déclara sur un ton empli d’une indescriptible béatitude :

– Bon… Va pour une nouvelle édition en l’an 2000. Après tout, qui tente rien n’a rien ! Tu vas aller habiter avec eux et vivre comme eux, sans te faire remarquer. Tu te trouveras un job, tu prendras un appart’, tu t’achèteras une bagnole… Mais aux femmes tu ne toucheras point ! Tu dois rester chaste. Et toutes les semaines, tu viendras me faire ton rapport. Si tu vois qu’ils déraillent, tu interviens pour y mettre bon ordre ! Je ne veux plus d’explosion, plus de violence… Je veux la paix et l’amour. Je ne veux plus lire dans le dictionnaire Hachette que  « La félicité de ce monde est éphémère ». Je la veux éternelle ! Tu as compris ? Tu leur feras corriger ça ! …

   Tandis que Dieu parlait ainsi, Gouffarel regardait Jésus en agitant fortement la main comme pour lui dire : «Nom de… d’un petit bonhomme en bois ! Les clous, c’était du rapide, juste un mauvais moment à passer ; mais à côté de ça, c’était du pipi de chat. Je te dis pas la galère que tu vas avoir à te traîner ! »

   C’est alors que Dieu se retourna vers Gouffarel pour lui planter son regard divin en plein front et lui préciser le fond de sa pensée :

– Tu vas aussi te trouver un prénom, lui précisa-t-il donc. En bas, ils en ont tous un. Gouffarel tout seul, ça va pas. Tu t’appelleras Jules. Jules Gouffarel… Je trouve que ça sonne bien.

   Tout aussi déconfit qu’étonné, l’ange se frappa la poitrine avec le pouce.

– C’est moi que tu veux envoyer ? répondit-il sèchement à Dieu. Normalement le Messie, c’est lui, dit-il encore en désignant Jésus.

– Ouais, je sais, lui rétorqua le bon Dieu. Mais j’en ai besoin ici ; il joue mieux que toi à la pétanque. Et puis, cette fois, c’est pas la même chose ; tout sera déjà fait. Tu n’auras qu’à veiller à ce que ma Volonté soit faite et à venir me rapporter tout ce qui se passera sur Terre. C’est pas compliqué, non ?

– Pas compliqué… Pas compliqué… Facile à dire, protesta l’ange.

* * * *

   La Terre fut donc refaite suivant l’idée de l’ange Gouffarel et selon la Volonté de Dieu. Et malgré le flou de la recette qui – il faut bien le dire-  laissait au hasard sa part de bonheur, elle fut plutôt bien refaite et en tous cas très ressemblante à la première malgré la méthode accélérée.

   En fait d’accélération, il ne s’agissait pas pour le bon Dieu de se taper un boulot à la va-vite, mais tout simplement de comprimer le temps, ce qui est infiniment plus facile grâce aux lois de la Relativité malgré la préférence de Dieu pour l’Absolu.

   Donc, tandis qu’en bas les choses se remettaient en place, le nouveau Messie, qui avait reçu l’ordre de se faire discret, préparait sa valise avec des larmes au bord des yeux.

   C’est qu’il appréhendait de se rendre sur la Terre parce que Dieu ne lui avait pas seulement demandé de cafarder. Avant de le renvoyer pour qu’il se prépare au voyage, il lui avait encore dit ceci :

   «Tu seras le guide et le gardien de la Terre. Tu seras la conscience des Hommes et tu leur apporteras la nouvelle de l’Amour que le Père a pour eux. Ils doivent savoir que leur Dieu les aime et qu’ils doivent s’aimer entre eux ».

   Armé de ces commandements, Jules Gouffarel arriva en gare Saint Charles par le premier TGV du matin.

   Hormis quelques anomalies accidentelles, mais mineures, tout y était nickel : bâtiments neufs, pas un papier gras par terre, les voyageurs qui sentaient bon la savonnette portaient des fringues propres et bien repassées… Les hommes étaient rasés de près grâce aux rasoirs manuels à quinze lames de Bic et bientôt à 18 de Gilette en attendant que Bic en mette au moins 24 pour faire la nique à Gilette, et les femmes toutes proprettes n’affichaient pas le moindre bouton sur la figure, pas la moindre pustule qui aurait pu détonner.

   Dehors, les taxis attendaient, sortant à peine d’usine, compteurs à zéro. Sur le trottoir comme sur la chaussée, il n’y avait pas un brin de poussière, pas même une crotte d’oiseau.

   Forcément, puisque tout venait d’être refait, et s’il vous plaît à l’identique à très peu de choses près.

   Lorsque l’ange s’approcha de l’un de ces véhicules bien rangés le long du trottoir dans la file qui leur était réservée, le chauffeur quitta son siège, lui prit la valise qu’il déposa dans le coffre, puis il lui ouvrit la portière arrière et l’invita à s’installer.

– Si Monsieur veut bien se donner la peine, lui dit-il avec politesse.

   Gouffarel remarqua que cet homme, bien que poli, n’était pas parfait. Il était bedonnant, le nez écrasé, les yeux un peu trop rapprochés… Mais surtout, il arborait une sacrée paire de cornes, certes invisible pour ses semblables, mais qu’un ange pouvait voir avec clarté.

– Je vous dépose où ? lui demanda le cornu.

– J’hésite entre Notre-Dame de La Garde et l’église des Réformés…

– Alors, les Réformés, décida le cornu. C’est moins loin et en plus j’habite tout près. Comme ça, en passant, je pourrai donner un coup d’œil sur ce que fait ma femme.

   «Oh  putain ! se dit Gouffarel. Que ça part mal ! Mais que ça part mal !… »

   Quelques minutes plus tard, après avoir descendu le boulevard Dugommier et, bien que ce fut interdit, viré à gauche pour remonter la Canebière, le taxi stoppa à l’angle de la rue Tiers, juste en face de l’église où Gouffarel devait résider.

– Vous êtes curé ? lui demanda le chauffeur de taxi tout en zieutant son compteur.

   Comme son passager ne répondait pas, l’homme pivota sur son fauteuil et s’aperçut qu’il dormait. Il tendit le bras et le secoua doucement.

– Oh ! Monsieur, vous êtes arrivé !

   Gouffarel sursauta, paya sa course et se retrouva avec sa valise, debout sur le trottoir, face à la grille en fer forgé. L’église était fermée. Le couac. L’imprévu. Il resta toute la journée et jusqu’au soir planté devant le monument en se disant que, tout de même, le Bon Dieu aurait pu faire l’effort de mieux préparer sa venue.

   C’est alors qu’une jeune femme fort peu vêtue s’approcha de lui, tout près, et lui glissa à l’oreille :

– Tu te prends pour un lampadaire, mon biquet ? Tu viens ?

   L’ange devint tout rouge et lui répondit, un peu énervé :

– Eh non ! Je viens pas ! J’attends le curé.

   La belle tourna les talons en lui lançant un sourire aguicheur.

– Tant pis pour toi ! fit-elle en se tortillant. Mais si tu changes d’avis, tu pourras me trouver juste là en face.

   Gouffarel baissa les yeux en se balançant légèrement de gauche à droite et vice versa. Il se souvenait de ce que Dieu lui avait dit dans son commandement : «Mais aux femmes tu ne toucheras point ». Y toucher c’était mal. Donc il baissait les yeux et donc il rougissait.

   Elle lui avait désigné l’entrée exiguë d’un hôtel dont la façade commençait déjà à se décrépir. Il comprit que cet endroit n’était pas fait pour les anges, mais au milieu de la nuit, il finit par  se dire qu’à tout choisir, plutôt qu’une nuit blanche à la belle étoile, un hôtel sans étoile c’était peut être mieux.

   Il empoigna sa valise, traversa la rue et poussa la porte vitrée donnant sur un hall mal éclairé où un Popol en tricot de corps se reniflait les poils sous les aisselles. Il regardait un match de boxe à la télé. Les deux mecs sur le ring avaient le pif en sang, les arcades sourcilières tuméfiées, les lèvres éclatées. Absorbé par ce spectacle magnifique, le Popol ne tourna même pas la tête vers cet arrivant nocturne au regard angélique.

– B’soir m’sieur, daigna-t-il à peine aboyer.

– Auriez-vous une chambre, lui demanda l’ange.

– S’eyez-vous. Va y-en avoir une dans cinq minutes.

   Le Popol n’avait toujours pas décollé les yeux du petit écran où les sportifs continuaient à s’en mettre plein la lampe au milieu d’un mélange de sifflets distingués et de bravos enthousiastes. Enfin, l’un des deux s’effondra sur un terrible crochet au menton. Au comble de l’excitation, le Popol fit un bon de joie sur son siège.

– Ouais ! beugla-t-il en refaisant le geste.

   A cet instant, des hurlements de femme résonnèrent à l’étage et, presque aussitôt, la fille qui, un peu plus tôt, avait abordé l’ange sur le trottoir, dévala l’escalier cul par-dessus tête, suivie par un autre Popol qui, lui, utilisait normalement ses jambes pour rejoindre le rez-de-chaussée.

– C’est mal, ce que vous faites, lui lança l’ange.

– Ta gueule ! Tu peux pas comprendre, lui rétorqua la brute.

– Mais si, je peux… Connaissez-vous ce commandement : «Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse » ?

   Tandis que la fille se ramassait avec précaution pour ne pas laisser quelques-uns de ses morceaux sur la moquette élimée, le tortionnaire de putes s’était approché de Jules en se pinçant le front pour faire voir qu’il réfléchissait. Et c’était pas du bidon : derrière ce faciès d’hominien bâclé, y avait des neurones qui fonctionnaient au moins aussi bien que ceux d’un canard de Barbarie à peine moins doué que les autres.

– Que si j’ai bien compris, lui dit-il enfin en le fixant d’un œil vicieux, si je dois pas faire aux autres ce que je veux pas qu’on me fasse, je dois faire aux autres ce que je veux qu’on me fasse ?

– C’est exactement ça, lui confirma l’ange.

   Et il se prit une beigne sur le nez qui lui fit voir le Père, le Fils, ses boules de pétanque, et toutes les étoiles de l’Univers.

   Après cet éblouissement, lorsque le hall de l’hôtel redevint normalement plus sombre, le frappeur et la fille s’étaient évaporés, ne laissant devant ses yeux encore embués que le premier Popol devant son poste de télé.

– Z’avez pas de bol, lui dit le Popol tout en battant des bras pour s’aérer les aisselles. Ce mec a toujours eu un fond maso ; mais vous pouviez pas deviner. Pour la chambre, c’est au premier. La porte est ouverte.

   Trop fatigué pour philosopher avec le tôlier, Gouffarel entreprit l’ascension de l’escalier en colimaçon. Une ampoule électrique pendue  au bout d’un fil poussiéreux diffusait une lumière pâlotte sur le palier et dans le couloir où s’étirait une enfilade de portes isoplanes en contreplaqué brut jauni par le temps. Toutes étaient fermées sauf une. Gouffarel pénétra dans la pièce. C’était une chambrette sommairement aménagée, sans doute pour des petits nains. Le plafond était bas, miraculeusement supporté par des poutres vermoulues, tandis que le lit semblait avoir été fabriqué pour Grincheux, Simplet ou l’une de ces autres célébrités, sauf qu’ici il n’y avait ni de Blanche Neige ni de Prince charmant, mais seulement des pouffes et des maquereaux.

 Le reste de la pièce n’était pas plus engageant : la tapisserie se décollait des murs, le lit était défait et les draps râpés auraient pu tenir debout pour servir de paravent.

   L’ange déposa sa valise sur le carrelage plutôt cradoque. Il traversa la pièce en deux enjambées, souleva le rideau mité qui masquait la fenêtre et donna un coup d’œil à travers les carreaux graisseux. La vue était très courte, bloquée par les façades grisâtres s’élevant au-dessus d’une cour intérieure.

   En face, une lumière jaunâtre traçait le cadre d’une baie ouverte en dégoulinant sur le balcon. De là, il pouvait voir à l’intérieur de la pièce : c’était une sorte de salon dans lequel un homme faisait les cent pas. De temps en temps, il s’immobilisait, regardait sa montre, puis il recommençait à marcher, la tête baissée, les mains croisées derrière le dos.

   L’ange laissa retomber le rideau, baissa la tête pour ne pas heurter l’ampoule électrique qui pendait du plafond, retourna vers la porte de la chambrette, la ferma et s’étendit sur le lit. Sa tête touchait le mur et ses pieds dépassaient largement au-dessus du sol.

   A travers la cloison, il entendait grincer un sommier au rythme de cris étouffés poussés par une voix de femme. A l’opposé, c’était des bruits de tuyauterie et de chasse d’eau qui s’infiltraient dans la pièce. Et puis, au fil de la nuit, ces bruits tournaient, tantôt d’un côté et tantôt de l’autre, jusqu’au moment ou un cri, un hurlement, vint à couvrir tous les autres. Il venait d’en face ; sans doute du salon à la lumière jaunâtre.

   L’ange se leva d’un bond, écarta le rideau. Dans le logement de l’autre côté de la cour, il ne voyait plus l’homme qui marchait, mais une femme âgée, en proie à une crise de nerfs ; elle pleurait. Il remarqua aussitôt que le décor avait changé : il y avait un lit au milieu de la pièce et sur ce lit un homme était étendu, les mains croisées sur la poitrine, éclairé par la flamme tremblotante d’une grosse bougie calée dans un verre posé sur la table de nuit. Un autre homme, plus jeune, soutenait la vieille qui pleurait et, près du lit, un curé était assis sur une chaise.

   Deux étages plus bas, des formes se profilaient déjà en clair-obscur dans le fond de la cour ; c’était le jour qui se levait avec sa fébrilité matinale et ses odeurs de café.

   Sans avoir fermé l’œil de la nuit, Gouffarel reprit sa valise, ouvrit la porte de la chambrette, la referma derrière lui et descendit l’escalier.

   Dans le hall, un vieillard en tablier gris servait les petits déjeuners. Il leva la tête en esquissant un sourire et lui dit en le voyant descendre :

– Vous êtes bien matinal, Monsieur Gouffarel ! Vous avez passé une bonne nuit ?

– Non, pas très… Mais comment connaissez-vous mon nom ? s’étonna l’ange. Hier soir, on ne me l’a même pas demandé !

   Le vieil homme haussa les épaules en sautant la question.

– Vous voulez déjeuner ? enchaîna-t-il. Tenez, mettez-vous là, je vais vous servir.

   L’ange passa derrière la table en se glissant sur la banquette recouverte de moleskine d’un rouge passé et haussa le ton vers la cuisine où l’autre préparait son plateau.

– Vous êtes au courant de ce qui s’est passé cette nuit dans l’immeuble d’en face ?

– Vous voulez parler du meurtre ? lui répondit l’hôtelier.

– Du meurtre ?

– Eh ouais ! C’est le Dab qui s’est fait repasser. Après vingt ans de carrière… Vous vous rendez compte ? Mais ça devait arriver ; il aurait dû passer la main au lieu de s’agripper ! Un ancien caïd qui sort de tôle, vous pensez…

– Vingt ans ? s’étonna l’ange. Vous avez dit vingt ans ? On est en quelle année ?

   L’hôtelier ressortit de sa cuisine, s’approcha de la table et y déposa le plateau encombré de café fumant et de tartines beurrées.

– Eh ! insista l’ange. On est en quelle année ?

– En 2020, pardi ! Oh ! Vous n’allez pas me faire croire que vous perdez la boule… Pas vous ! On dirait que vous n’avez jamais été ni jeune ni vieux ; toujours entre les deux… C’est vrai : depuis que je vous connais, vous n’avez pas bougé d’un poil ! Mais comment vous faites, Monsieur Gouffarel ?

   Cette fois, ce fut l’ange qui fit l’impasse sur la question. Il se tira de derrière la table, traversa le hall et poussa la porte d’un seul trait pour se retrouver abasourdi sur le bord du trottoir.

   Son regard fut d’abord attiré par l’église des Réformés. A son arrivée, les pierres étaient bien blanches, bien propres, alors que maintenant elles étaient toutes grises, encrassées par la pollution, et la statue de Jeanne d’Arc, en bas de l’escalier, était largement éclaboussée par la fiente des pigeons et par celle des moineaux. Alors, Gouffarel comprit que quelque chose était détraqué sur cette Terre.

   «C’est le temps, se dit-il. Il est resté accéléré ! »

   Il fit volte face pour regagner le hall de l’hôtel et, à travers la porte vitrée, il aperçut le vieil homme en tablier gris qui se reniflait sous les aisselles.

* * * *

   Le Soleil était impitoyable. C’était le Soleil des pauvres ; pas celui qui fait bronzer, mais celui qui vous arrache la sueur à cause de la nécessité. Il écrasait tout sous ses rayons. Les paumés, les sans abri, et tous ceux qui comptaient leurs heures en sourdine, les multipliant par des biffetons en espérant dépasser le SMIC. Tous ceux-là suaient toute l’eau de leur corps. Les autres ignoraient cette dure réalité climatique ; certains s’étaient mis au frais, d’autres  vivaient dans l’ombre.

   Jules Gouffarel avait trop besoin de se remettre les idées en place pour se laisser arrêter par la chaleur. Il était descendu jusqu’au port et regardait les bateaux partir. Il y en avait de toutes sortes qui glissaient sur la mer d’huile, avec lenteur, jusqu’à devenir tout petits comme de simples points sombres sur les scintillements de l’horizon. Puis ils finissaient par disparaître en basculant dans le lointain.

   «Ah ! Si tu voyais ça, mon Dieu, comme c’est beau ! se disait-il. Mais ton Monde tourne trop vite. Je n’ai pas le temps d’agir : en une seule nuit, il s’est déjà passé vingt ans… Comment tu veux que je fasse ? »

   Alors, la voix de Dieu résonna dans sa tête :

   «Je te comprends, mais ce n’est pas de ma faute. Refaire la Terre en accéléré, c’était ton idée, Gouffarel ! »

   «Et maintenant, lui répondit l’ange, tu peux pas essayer de freiner ? »

   Dieu lui dit : «Je vais, Gouffarel, je vais... Mais c’est pas facile. Tu sais comment on fait : on assèche, on dessèche, on assemble, on désassemble, on roule, on déroule… Et dans tout çà, pour que ça marche… Oh putain ! Il faut avoir un de ces bols ! … C’est presque aussi dur que de gagner à l’Euromillion. Bon. Je vais quand même essayer. Tiens-toi aux branches, et à deux mains ; ça va déménager : j’appuie sur la pédale ! »

   Et Dieu planta son coup de frein, provoquant quelques raz-de-marée ainsi que d’innombrables carambolages. On retrouva même des vaches sur des pommiers et le chat de la mère Michel traversa l’Atlantique en volant comme un cormoran ; mais à part ça, rien d’extraordinaire, juste un effet de rebond qui fit repartir la Terre en arrière. Pour la première fois depuis le jour «J » de la Création, on vit le Soleil se lever à l’ouest, mais à l’est rien de nouveau, sinon quelques immigrés qui arrivaient par la voie des airs au lieu de se planquer sous des bâches de camions.

   Heureusement, Gouffarel s’était cramponné à la grille de l’enceinte portuaire, sans quoi, il serait parti à la baille pour le régal des poissons.

   Un bref instant plus tard, tout était redevenu tranquille. Mais pas pour longtemps.

   Brusquement des coups de feu claquèrent de l’autre côté de l’avenue. Les passants affolés se jetèrent au sol ; Gouffarel en fit autant. Il entendit aussitôt des pas marteler le bitume et un homme qui criait : «On aura ta peau ! Fumier ! » Et les pas, toujours aussi précipités, résonnèrent encore pendant un long moment, presque aussi long que l’éternité. Puis, il y eut un bref instant de silence et juste après, des sirènes de police se mirent à hurler.

   L’ange, qui jusque là était resté face contre terre, osa enfin bouger pour regarder autour de lui : les passants se relevaient aussi, toujours craintifs, tandis que des policiers descendaient hâtivement de leurs fourgons.

   C’est alors qu’une main inconnue le tira fortement par la manche. C’était un homme d’une trentaine d’année à la mine décomposée.

– Tu vas m’aider ! lui dit-il en haletant.

– Mais… Qui êtes-vous ? lui demanda l’ange.

– Je t’expliquerai plus tard. Ma voiture est garée juste à côté. Prends le volant ; je me cacherai à l’arrière, sur le plancher.

   Tout en parlant, le jeune homme l’avait entraîné en le tirant par le bras jusqu’à une vieille 205 garée à cheval sur le trottoir. Il ouvrit fébrilement la portière et lui donna la clé.

– Allez, bouge ! lui ordonna-t-il en même temps. Démarre, sinon ils vont me tuer ! 

   Il s’était déjà engouffré à l’arrière du véhicule lorsque l’ange se mit au volant ; mais il hésitait. L’autre le pressa encore :

– Qu’est-ce que tu attends ? 

   Gouffarel remuait la tête et les mains en signe d’impuissance.

– Je sais pas conduire ! lui avoua-t-il enfin.

   Le jeune homme pensa qu’il était poursuivi par la guigne au point de choisir la seule personne qui ne savait pas conduire pour le tirer de ce guêpier. C’était cependant trop tard pour changer de bourin en pleine course. Il allait devoir faire avec.

– Tourne la clé, lui ordonna-t-il encore, enfonce la pédale de gauche, pousse le levier de vitesses en avant, légèrement vers la gauche, et relâche doucement cette pédale  en appuyant sur celle de droite. Celle du milieu, c’est pour freiner. Tu as compris ?

   L’ange ne lui répondit pas. Il avait déjà enclenché la manœuvre, traversé le trottoir central et s’engageait sur la voie descendante de l’avenue

   La voiture avançait à petits bonds au gré d’un moteur rugissant dans une odeur de brûlé.

– Merde ! s’énerva le jeune homme toujours couché à l’arrière. Tire le levier de vitesse en arrière et relâche cette pédale ou tu vas flinguer l’embrayage ! 

   Quelques minutes plus tard, la 205 avait passé l’Estaque et s’engageait sur un chemin de terre. C’était un cul-de-sac donnant sur une pauvre masure, une sorte de cabanon comme on en trouve encore dans certains faubourgs de Marseille. Là, l’ange appuya sur la pédale du milieu sans se soucier de celle de gauche, ni du levier de vitesses. L’arrêt fut plutôt brutal, mais radical.

– Quel plouc ! râla le passager. C’est vrai que tu ne sais pas conduire. Mais tu m’as quand même tiré d’une vilaine situation.

   L’homme descendit de la voiture, claqua la portière derrière lui et s’étira un bon coup. Puis, il ouvrit la portière côté chauffeur pour inviter l’ange à quitter son siège.

– Viens, lui dit-il dans la foulée. Je vais t’offrir à boire ; tu l’as mérité !

   L’ange descendit à son tour et lui emboîta le pas sans rien dire.

   Le cabanon était encore plus pauvre vu de l’intérieur qu’il ne l’était de l’extérieur. Constitué d’une pièce unique, il était à peine meublé d’une table branlante, de quatre chaises défoncées, d’une paillasse posée sur un sommier métallique et d’une sorte de garde-manger en planches avec une moustiquaire en guise de porte.

   L’homme saisit une bouteille sans étiquette, retourna deux verres déjà posés sur la table et les emplit d’un liquide jaunâtre.

– C’est ici que tu habites ? lui demanda l’ange.

– Non. Je viens m’y planquer, c’est tout. J’ai hérité de ce cabanon il y a quelques années. Il appartenait à mon grand-oncle. Il y venait le week-end. A l’époque ça se faisait beaucoup : on allait au cabanon ; c’était la campagne ou bien la mer, comme ici. Il allait pêcher sur les rochers.

– C’est quoi ? demanda l’ange en désignant le liquide que le jeune homme venait de faire couler dans les verres.

– Un pastis du coin, lui répondit-il avec un petit sourire. C’est déjà dilué ; y a plus qu’à boire.

   Ils se mirent à siroter leur breuvage puis, entre deux gorgées,  le jeune homme reprit la parole :

– C’est un peu tiède, s’excusa-t-il, mais je n’ai pas de frigo et donc pas de glace.

   Comme Gouffarel, toujours muet, le dévisageait avec curiosité, il ajouta :

– Je ne suis pas un voyou, vous savez ! Je suis journaliste. Je travaille à la pige ; c’est un dur métier.

– Tu me dis «vous » maintenant ? s’étonna Gouffarel. Et ces types qui voulaient te tuer ?

– Ah ! Ceux-là, ce sont de vrais truands. Ils travaillent pour Pépé Bucchio, un promoteur immobilier. J’ai découvert des choses pas très catholiques dans ses affaires. Et comme il s’en est aperçu, il veut me faire buter. Mais au fait, maintenant c’est vous qui me dites «tu » ?

– Eh ben, restons-en à la seconde personne, proposa l’ange. Y a déjà entre nous assez d’intimité, non ? Et qu’est-ce que tu as trouvé dans les affaires de ce Pépé «Machin » ?

– Oh ! Rien d’illégal dans son activité immobilière. Aucun pot de vin, pas de menace ni d’escroquerie, rien… sinon une situation financière pas très brillante. Mais je le répète, rien d’illégal. Au moins en apparence. C’est dans une activité annexe que les choses sont moins claires. Il a créé une secte ésotérique ! …

– Et c’est interdit ?

– Non.

Eh ben alors ?

   Le jeune homme tira l’une des chaises, s’y posa dessus à califourchon, les avants bras  croisés sur le dossier, puis il tendit un bras, en tira une autre vers lui et fit signe à l’ange de s’asseoir.

– Au fait, quel est ton nom ? lui demanda-t-il.

   L’ange hésita un bref instant, juste assez pour se souvenir du prénom que Dieu lui avait donné.

– Jules. Je m’appelle Jules Gouffarel. Et toi ?

   Le jeune homme tendit encore le bras et ils échangèrent une poignée de main.

– Gontran de La Galinière, se présenta-t-il à son tour en souriant. Disons simplement Gontran. Alors, je t’explique : Pépé Bucchio utilise des sortes de démarcheurs qui se disent prêcheurs pour embobiner ses victimes. Mais ces soi-disant prêcheurs ne travaillent que sur des listes précises qui leur sont fournies par le Grand Maître de la secte ; c’est-à-dire par Pépé Bucchio. Et sur ces listes, on ne trouve que des rupins, des mecs à pognon. Tu comprends ?

– Ouais ! Je commence à me douter. Mais toi aussi tu dois être un rupin avec un nom pareil ?

   Gontran eut un sourire en expliquant que non, il n’était pas un rupin :

– Ma particule n’est même pas nobiliaire, précisa-t-il à l’ange. Je la tiens de mon grand-père qui était un enfant abandonné. On l’a trouvé dans un poulailler ; d’où le nom «de La Galinière ». Les officiers d’état civil ont parfois de l’humour. La preuve ! Par contre, l’humour n’est pas le fort de Pépé Bucchio…

– Ah ! Oui. Alors ? …

– Alors ? Jusque là, rien à dire, sinon sur le plan moral. Comme tu l’as compris, il s’arrange pour dépouiller ses nouvelles recrues. Et c’est la méthode utilisée qui est illégale…

– Il les torture ?

– Non. Il les intoxique ! Tu sais comment ? Avec des cérémonials bien tarabiscotés qui marquent les esprits et dont la consommation de drogues fait partie. C’est ça son truc, Jules : il te les bourre à l’héroïne, à la cocaïne et autres cochonneries pas très bonnes pour la santé. Au début c’est gratuit, mais après…

– C’est payant !

– Eh ouais ! Probablement de plus en plus payant, jusqu’à des sommes astronomiques lorsque les victimes n’ont plus la force de réagir. A mon avis, ça doit chiffrer sur des milliards ! Et ces milliards, il les blanchit…

– Dans l’immobilier ! le coupa Gouffarel.

– Eh ben justement, non ! Je te l’ai déjà dit, de ce côté là, tout semble être réglo. Je me suis même laissé dire qu’il accumulerait un certain déficit ; ce qui tendrait à prouver qu’il ne réinvestit pas dans cette activité.

– Alors dans quoi ? s’impatienta l’ange.

   Gontran fit la moue en lui lançant un regard vague.

– Justement, je n’en sais rien !

   Jules grattait doucement les boucles de sa tignasse blanche tout en plissant les yeux. Gontran était assez finaud pour comprendre à quoi il pensait.

– Non, lui dit-il en devançant la question. Je n’ai pas prévenu la police. Je n’ai aucun intérêt à le faire. Si je parviens à mettre cette affaire au grand jour, ce sera le plus beau scoop de ma carrière !

– Ouais ! fit l’ange peu convaincu. En attendant, ce brigand accomplit tranquillement ses méfaits et tu n’as aucune preuve contre lui.     

 – Pas tout à fait, lui rétorqua Gontran. J’ai eu l’idée de me faire passer pour quelqu’un de riche. Avec mon nom, une suite prêtée par mon copain du Gand Hôtel, et un yacht loué à la Société nautique, j’ai tout fait pour me faire remarquer. Et ses rabatteurs ont mordu à l’hameçon. J’ai été initié dans sa secte. Malheureusement, ses hommes de main m’ont surpris en train de prendre des photos pendant que la drogue circulait ! Tu imagines la suite…

– Eh ouais ! Ils ont voulu rayer ton prénom de ton auguste lignée.

   L’ange tendit la main vers son verre, avala une gorgée et fit claquer sa langue contre son palais. Ce pastis, bien qu’exotique, n’avait pas l’air de lui déplaire.

– A l’occasion de ton passage dans la secte, reprit-il après s’être désaltéré, tu as vu circuler de l’argent en échange de la drogue ?

– Non. Mais je suppose que… Sinon, pourquoi Pépé se donnerait-il autant de peine ? Je te disais que des sommes astronomiques sont probablement en jeu. C’est bien ce que j’espère démontrer.

– En attendant, si j’ai bien compris, tu as intérêt à rester planqué dans ce taudis pour te faire oublier.

– C’est un peu ça. Le problème, c’est que Pépé Bucchio n’est que très peu prédisposé à l’oubli. Et je me vois mal rester ici jusqu’en l’an 2000 ou davantage ! Il faudra bien que je quitte cette tanière si je veux faire avancer mon enquête.

   En écoutant Gontran, Gouffarel avait sursauté. Gontran venait de situer l’an 2000 dans le futur ! Le Seigneur avait donc fait reculer le temps de plus de vingt ans d’un seul coup !

– En l’an 2000 ? Mais on est en quelle année ? demanda l’ange égaré dans le calendrier.

   Gontran fut d’abord choqué par la question, puis il arbora un léger sourire.

– Tu ne vas pas me faire le coup de l’amnésique ? On est en 1998. Pourquoi cette question ?

– Comme ça, lui répondit l’ange sur un ton détaché. Histoire de te taquiner pour détendre l’atmosphère… Je pensais à ton Pépé «Machin » ; j’ai peut être une idée.

   Il avala son fond de verre, s’essuya les lèvres d’un revers de manche et se leva.

– Pas mauvaise ta tisane, dit-il à Gontran. Il faudra que tu me donnes la recette. En attendant, je vais te laisser. Mais pas t’abandonner ! Je te reverrai plus tard.

– C’est quoi plus tard ? lui demanda Gontran.

   Sur le pas de la porte, l’ange arbora à son tour un léger sourire.

– C’est plus tard, lui répondit-il tout simplement.

* * * *

   Gouffarel était parti à pied jusqu’au bout du chemin de terre pour y attendre l’autocar en provenance de Carry-le-Rouet.

   Après une demi-heure de patience et vingt minutes de trajet, il débarquait sur le Vieux Port, en plein centre de Marseille. De là, il pouvait voir la Bonne-Mère perchée au sommet de sa colline, les maisons marseillaises aux allures italiennes bordant le quai et les innombrables pointus mêlés aux autres bateaux, serrés les uns contre les autres au bout de leurs amarres. Il observa que la Bonne-Mère tournait au pourpre sous l’effet du couchant. Le Soleil reprenait ses bonnes habitudes : il déclinait à l’ouest, doucement, en s’enfonçant dans la Méditerranée.

   «Mon Dieu ! se dit-il. C’est la pagaille ! On est revenu vingt-deux ans en arrière, juste avant le cataclysme. Et me voilà avec une sale histoire sur les bras… »

   Alors, la voix de Dieu résonna dans sa tête :

   «Je ne te comprends pas, Gouffarel ! Pourquoi tu lui as menti en disant que tu avais une idée ? Tu n’en as aucune, je le sais ! Alors ? »

   «Alors ! Alors !… C’était pas vraiment un mensonge, c’était juste pour le rassurer en attendant que tu m’aides »

   «De là haut, c’est difficile. Quand j’interviens, tu sais comment je fais ?… »

   «Oui, je le sais, Seigneur : tu colles, tu décolles, tu assèches, tu dessèches… Mais là, Mon Dieu, il faut trouver autre chose, parce que si j’ai bien compris, le Pépé «Machin », lui, il sèche, il assomme, il gomme et il dégomme… bref ! Il sait pas faire le Monde, mais pour le flinguer, on n’a rien à lui apprendre. »

   «Voyons, Gouff