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Meurtres dans le métro

(Extraits)

 

 

I

 

 

 

 

            Dès le matin, on avait eu un clodo mort en bord de Seine, juste à deux pas de la boite. Sans aucun papier sur lui, son identification promettait d’être coton, et il ne fallait guère compter sur ses compagnons d’infortune pour nous aider dans cette tâche. Ces gens se méfient de tout le monde, des flics plus que des autres, persuadés que moins ils s’occupent du voisin et mieux ils se portent. Difficile d’établir le contact…

            À première vue, rien n’indiquait si le choc violent relevé sur le temporal gauche résultait d’une agression ou d’une mauvaise chute sur une masse dure tels un plot d’amarrage ou la base d’un pilier de pont. L’hypothèse d’une glissade fortuite dans un moment d’ébriété fut cependant écartée lors de l’autopsie. À l’examen du corps, les nombreuses ecchymoses de fraîche date indiquaient clairement que ce type avait été tabassé.

            J’avais mis le petit Patrice Bernon sur l’affaire ; un jeune brigadier à l’allure chétive, avec un air de ne pas y toucher, mais plein de talents et assez neuf pour prendre à cœur n’importe quel boulot de charbonnier. En quelques mois d’ancienneté dans la brigade, il avait déjà prouvé sa hargne à mener une enquête jusqu’au bout, quitte à en perdre le sommeil.

            Depuis, nous avons compris comment ce gars fonctionne : c’est une pile électrique, incapable de rester en place plus de cinq minutes. Sa maigreur s’explique par cette nervosité qui lui bouffe les calories sans laisser le moindre gras sur sa charpente. Le week-end, pour se détendre, il allait jouer au rugby. Plus maintenant. Depuis qu’il a rencontré sa brunette férue d’art et de littérature, il fait les musées. Comme quoi, l’amour ne rend pas forcément aveugle : il peut aussi ouvrir sur les beautés de ce monde. Vu son caractère, je ne suis pas sûr qu’il en profite pleinement, mais il en tire au moins l’avantage de ne plus revenir le lundi couvert de bosses et de bleus.

            En tout cas, avec un macchabée sur les bras, ce rhume qui ne me lâchait pas et ma cheville enflée, la journée commençait mal. Et ce n’était pas fini…

            En début d’après-midi, une dame bien comme il faut était assassinée à l’arme blanche en descendant d’une rame de métro. Elle venait juste de passer la quarantaine, habitait Aubervilliers et elle était mariée. La carte grise, trouvée dans son sac le laissait présumer : le document mentionnait son patronyme et celui de son conjoint en nom d’usage. C’était une petite blonde un peu boulotte au visage poupin, pas très élégante, elle s’appelait Lydia Kalowski.

            La station Château d’Eau avait été vidée de son monde et bouclée par les collègues du commissariat de quartier alertés par la RATP. À notre arrivée, il ne restait plus qu’une poignée de témoins sur les lieux : quatre hommes perturbés, tournant en rond comme des bœufs attachés à l’arbre d’une meule à blé. Jo Fernandez s’occupa d’eux en priorité. Il les avait entraînés à l’écart et prenait des notes sur son inséparable carnet à spirale. Leurs premières déclarations recueillies à chaud n’apportaient presque rien. Chacun avait entendu la victime pousser un cri en s’effondrant sur le quai, tandis qu’un individu bousculait la foule pour disparaître à toute vitesse dans le couloir de sortie. Était-ce l’assassin ou bien un voyageur pressé, inattentif à ce qui, dans son esprit, n’était qu’un incident ordinaire du quotidien ? Certains ont tellement hâte de vaquer à leurs occupations qu’ils pourraient piétiner un cadavre sans s’en apercevoir. Dans le genre, je me souviens d’un type dans une rampe de taxis à Orly. Il me poussait son chariot à valises dans les mollets, pensant peut-être me faire avancer plus vite, alors que j’avais du monde devant moi.  Quand je lui ai demandé de faire attention, il l’a pris de haut. Non seulement il m’estropiait, mais en plus j’aurais dû m’excuser d’être arrivé avant lui dans la file d’attente. D’une torgnole, je l’ai envoyé bouler contre la barrière à laquelle il s’est agrippé pour ne pas embrasser le bitume. Il était complètement sonné. Du coup, tout le monde lui est passé devant sans un regard, alors qu’il pissait le sang par les narines. Les gens sont vraiment des brutes ! J’imagine qu’il avait dû se produire la même chose sur ce quai de métro : des voyageurs trop pressés pour se préoccuper du sort de cette malheureuse, mis à par les quatre types que nous avions sous la main.

            Boulard s’était immiscé dans ce petit groupe, distribuant les convocations pour le lendemain après avoir noté les coordonnées de chacun.

            Les premières constatations ne nous apprenaient pas grand-chose. La victime était couchée sur le ventre, une jambe légèrement repliée, le bras gauche tendu tenant encore son sac à main, le droit sous le thorax d’où un filet de sang s’écoulait sur le sol tout près du wagon immobilisé.

            L’enregistrement des caméras de surveillance nous en dirait peut-être davantage. Dans l’immédiat, nous n’avions plus qu’à libérer ce petit peuple, y compris les collègues du commissariat dont la présence n’était plus nécessaire. Seuls Jo et moi étions restés sur place comme des chiens de garde plantés devant le cadavre étendu sous une couverture marron prêtée par la Régie. Si j’avais écouté Jo, nous aurions décampé tout de suite après avoir fait enlever le corps sans attendre nos génies du labo. D’un côté, il n’avait pas tort. Les lieux avaient été si pollués par la foule au moment des faits qu’il n’y avait pas grand-chose à espérer de leurs investigations. Mais certaines règles s’imposent. D’autant que je n’étais pas si mal dans cette station de métro. Au moins, j’étais assis, je ne pesais pas sur ma cheville. Le dimanche d’avant, je m’étais fait une vilaine entorse en jouant au tennis.

            Pour tuer le temps, Jo et moi imaginions le bazar qui devait régner sur le contournement entre Gare de l’Est et Strasbourg-Saint-Denis. Ça nous évitait surtout de penser à ce Kalowski à qui nous devions apprendre qu’il était veuf depuis ce jour à 13 h 45. Sale boulot ! Mais il n’était pas question de le prévenir par téléphone comme le font encore la plupart des collègues. Je n’ai jamais compris qu’on puisse aviser quelqu’un de la mort d’un être cher en se disant que c’est simple comme un coup de fil. J’estime qu’une visite s’impose et je n’ai jamais dérogé à ce principe.

            Voilà pourquoi, hormis le 401 et le mien, les bureaux 402 à 407, ceux des officiers, s’étaient vidés à l’arrivée du lieutenant Fernandez, sachant que je n’allais pas tarder à rappliquer dans son sillage. Personne dans la brigade n’avait envie d’hériter de ce genre de bébé un peu lourd à porter. La corvée serait donc encore pour moi, mais pas seul ! Je connaissais assez Jo : il ferait tout pour s’esquiver comme les autres ; c’était facile à deviner…

            De retour au Quai, il s’était empressé de garer la voiture avant de se tirer comme une fusée. Je ne l’avais jamais vu filer aussi vite à pince en traînant sa bedaine avec autant de légèreté. Les intentions de ce faux cul n’étaient pas difficiles à deviner lorsqu’il claqua sa portière comme si je n’existais plus : en me laissant à la traîne avec mon entorse, il espérait disparaître en douce, prétextant ensuite avec la plus grande innocence que son heure de service était largement dépassée. Mais je savais qu’il ne rentrerait pas directement chez lui, car son imperméable était resté au bureau. Pour rien au monde il ne l’aurait abandonné par peur de se le faire voler par une femme de ménage en quête d’une serpillière. Jo a toujours été très attaché à ses affaires, même les plus usagées. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder sa moitié sur laquelle il règne affectueusement depuis deux décennies, bien que souvent détrôné par Pépère, le chat de la maison, un goinfre de 12 kg qui vit presque en osmose avec Mémère. Encore que Jo ne donne pas non plus dans le tout neuf. À guère plus de 45 ans, sa façon de se tenir voûté sur ses redondances prospères raccourcit encore son mètre soixante-dix de quelques précieux centimètres en lui taillant une allure de retraité avant l’heure. Il en rajoute souvent à ce propos en nous faisant part de ses rêves : ne plus voir toute cette misère, passer du temps à la pêche, élever des lapins et planter des tomates dans son jardin. D’ailleurs, il s’y est déjà mis avec dix ans d’avance et pas seulement pour les tomates ; il fait aussi pousser des radis pour en avoir des vrais, pas ces choses sans plus aucun goût qu’on trouve dans les supermarchés. Mais ce jour-là, il n’était pas question qu’il me laisse tomber pour aller rejoindre ses légumes. En prenant sur ma douleur pour allonger le pas, j’avais une chance de le coincer avant qu’il ne s’esquive.

            Je ne m’étais pas trompé !

            À peine débarqué dans le couloir du 4e étage, je zieutai mon Jo adoré s’enfuir comme un brigand avec son imperméable sous le bras. Il s’arrêta net, esquissa une sorte de grimace qui se voulait être un sourire, puis il baissa la tête sous sa tignasse brune et bouclée pour me regarder par en dessous avec ses petits yeux noirs  qui, à cet instant, ne brillaient pas de franchise.

– Y a plus personne ! se mit-il à bêler. Ils se sont tous tirés !

            Il enfila son imperméable et reprit sa marche en espérant forcer le passage.

– Tu m’excuses, faut que je file au chiotte !

– J’ai encore besoin de toi, dis-je en lui barrant la route. Tu vas pouvoir t’offrir des heures sup. non imposables !

            Il se mit à ronchonner : Tu veux dire non payées ?… Ça serait malheureux qu’en plus, elles soient imposables !

            À l’évidence, notre détour par le Quai était strictement inutile ; nous aurions pu nous rendre directement chez le veuf en quittant la station de métro. Mais, sans l’avouer, j’espérais refiler la corvée à quelqu’un d’autre. Nenni ! Il n’y a que des fins limiers dans cette boutique ; des mecs capables de renifler la patate avec des heures d’avance et à des kilomètres de distance ! Ils s’étaient tous envolés comme des moineaux un soir d’automne. Il ne restait plus qu’à s’offrir le voyage jusqu’à Aubervilliers en ne comptant que sur mézigue et l’autre faux jeton !

            Le matin, en quittant mon appartement, un doux Soleil annonçant une journée plutôt tiède m’avait incité à ne passer qu’un pull. Mais en remettant le nez dehors en ce milieu d’après-midi, l’air s’était brusquement rafraîchi. J’accusai le coup en tressaillant. Profiter du trajet pour faire une halte rapide dans une pharmacie me vint naturellement à l’esprit. Question de prudence, mieux vaut prévenir que guérir. Une boîte de Kleenex et un peu d’aspirine pouvaient s’avérer nécessaires pour le cas où ma santé se serait dégradée. Je ne savais pas s’il m’en restait à la maison. Je devais peut-être avoir quelques suppositoires dans un fond de tiroir, mais…

            Jo ouvrit généreusement son imperméable.

– Je peux te passer ma veste, me dit-il avec attention.

            Je lui répondis par un simple regard en diagonale. Comment pouvait-il sérieusement m’imaginer avec sa loque sur le dos ? Avec nos vingt centimètres d’écart, j’aurais eu tout au plus un boléro ! Et encore… élimé jusqu’à la corde… Et à condition que ses coutures tiennent le coup !

– Ça va !… fit-il en haussant les épaules. Monsieur fait le difficile ? Eh ben, t’as qu’à crever de congestion !

            Que répondre à un souhait aussi mesquin ? Le mieux était d’accélérer le pas pour retrouver un climat moins frisquet à l’intérieur de la voiture. Ensuite j’allais pouvoir reposer ma patte folle en lui laissant le volant.

            Pendant une bonne partie du trajet, nous sommes restés muets, un peu tendus… À cause de notre client, bien sûr, mais aussi de la circulation qui commençait à s’épaissir. En abordant le boulevard Magenta, la pluie se mit brusquement à tomber à grosses gouttes. Une giboulée de mars à la mi-avril… Un printemps pourri ! Personne n’avait prévu ça. Les marchands de parapluies devaient se régaler. Pour ma part, je n’ai jamais cédé à ce genre de tentation ; je préfère prendre la flotte plutôt que de dépenser mon argent dans un ustensile que j’ai déjà à la maison. Surtout que Jo m’avait proposé sa veste. J’aurais pu changer d’avis et me la mettre sur la tête. De toute façon, elle ne risquait rien, elle était cuite ! 

            Ça n’allait pas tarder à bouchonner. C’était encore un coup à rentrer bien après le « 20 heures », peut-être même après le match de foot. Rater un O.M.-P.S.G, ça me rendait malade, je sentais mes articulations se bloquer, mes muscles se crisper sous la toile de jean. Je faisais pourtant tout pour me détendre. Tout le monde a entendu dire que c’est dans ces moments de tension qu’on risque le plus de fabriquer des cancers.

            Accoudé au rebord de la portière, hypnotisé par le va-et-vient des essuie-glaces, j’essayais de distraire mes pensées en refaisant mon match de tennis. Malgré la gravité de ma blessure, j’étais ensuite allé chez Papi comme je le fais toujours un dimanche sur deux. A 91 ans, non seulement il a encore toute sa tête et pète la santé, mais en plus, c’est un puits de savoir ! Bien sûr, il a fait la guerre et me l’a tant racontée que parfois j’ai l’impression de l’avoir faite avec lui ! Par contre, lorsqu’on arrive à le détacher de ses souvenirs des années 40 il est capable de parler d’autres choses…

            Par exemple : Tu commences à te faire grandet, petit. Tu es beau garçon, grand, costaud, brun, et avec ton regard d’un bleu profond, le même que ton père… un vrai ténébreux… les femmes t’adorent, c’est obligé ! C’est pas parce que tu es mon petit-fils que je dis ça… je le pense vraiment ! Tu ne crois pas qu’il serait temps de te marier ?

            Je me demandais où il était allé chercher ça. Quand mon père a fait sa première fugue, j’étais tout gosse, j’avais cinq ou six ans. Ma mère m’avait raconté qu’il était parti pour une expédition archéologique en Amazonie. Cela me semblait normal : il était archéologue. Plus tard, j’ai compris que sa forêt amazonienne n’était pas plus vaste que le triangle pubien de sa maîtresse, ce qui rendait la durée de ses fouilles anormalement longue. À son retour, j’avais une dizaine d’années. Et je m’en souviens parfaitement : ses yeux étaient marron, pas bleus ! Pareil quand il est revenu d’Indonésie, j’ai pu encore le constater : ils étaient bien marron ! Ma mère prenait soin de me cacher la vérité en lui inventant des voyages, chaque fois dans un pays différent, toujours lointain et pour moi plein de mystères. Puis un jour,  c’est elle qui est partie en Chine… Enfin, je l’ai cru. Et c’est Papi qui m’a élevé. Plus tard, j’ai su qu’elle était morte dans un accident de voiture à deux pas de la maison.

– Eh, Fred ! Tu m’écoutes ? Tu devrais penser à te marier !

– Je me suis déjà marié !

– Ah ! Oui ?

– Trois fois… Et j’ai divorcé trois fois !

– Tu as mal au foie ? N’importe quel médecin te dira que ça n’existe pas. C’est dans la tête qu’on a mal au foie ! Tiens, justement, à propos de tête, je vais te faire voir quelque chose…

            Même quand il n’était pas aussi sourd, il avait déjà cette incroyable capacité de passer du coq à l’âne, et en l’occurrence, de mes ex dont il n’avait gardé aucun souvenir aux animaux qu’il adorait. Cette fois, documentation à l’appui, il s’était branché sur la vie des autruches. Avant d’observer mon air soucieux, il avait commencé en tapant avec son doigt sur la photo du bouquin : Tu vois, Fred, elle a l’œil plus grand que le cerveau !

            C’est vrai : l’autruche a l’œil plus grand que le cerveau ; je ne l’avais jamais remarqué auparavant, pas vraiment. Puis il s’était enfin décidé à ne pas me trouver au mieux de ma forme. C’était moins à cause de ma cheville que d’une vilaine toux qui ne me lâchait pas depuis la veille. Pourtant, je ne fume pas, je fais du sport, j’ai une vie saine et puis voilà… Parfois, je tousse quand même ! Comme je ne pouvais pas compter sur mon toubib habituel un dimanche matin, dès les premiers symptômes, je me suis rendu aux urgences de l’Hôtel Dieu. Impossible de me faire prescrire des antibiotiques en injections massives, pas même en comprimés ! Alors que si ça s’était aggravé, avec l’irritation, ça aurait pu virer à la méningite aiguë ou à la septicémie généralisée. Heureusement, je m’en suis sorti. Le soir, ça allait mieux. Sans doute une allergie passagère… J’avais déjà remarqué que les pollens m’irritaient les bronches.        

            En abordant la rue La Fayette, Jo brouilla mes songes en me faisant entendre sa voix de seringue :

– Et avec Laura… ça va ?

– Ça va.

– Elle est bien cette petite. Je ne l’ai aperçue qu’un instant, l’autre jour quand je vous ai croisés, mais elle m’a fait bonne impression. Vraiment mignonne ! Une jolie blonde ! Y a combien de temps que vous êtes ensemble ?

– Presque un mois…

– Elle a un magnifique sourire ! Je n’ai vu que ça ! Faut dire qu’elle n’a fait que ça. Je n’ai pas entendu sa voix. Elle parle au moins ?

            Je savais que lorsque ce vieux crapaud se mettait en route pour charrier quelqu’un, on ne pouvait plus l’arrêter. Le mieux était de faire le sourd pour ne pas apporter d’eau à son moulin. Mais il avait remarqué qu’elle n’avait pas pipé mot. Alors, avec l’intention de dévier sa méchanceté, je lui répondis qu’il avait dû l’impressionner. Puis, coup de chance, j’allais pouvoir faire diversion en lui demandant de se garer un instant en double file ; nous venions juste de passer devant une pharmacie. Outre les kleenex et l’aspirine, il me conseilla d’acheter un bonnet de nuit pour éviter le refroidissement par la tête pendant le sommeil. J’avais déjà entendu ça. Malheureusement, il n’y avait pas de bonneterie dans le coin. Mais j’avais retenu l’idée pour une autre fois.

            Le temps de faire mes emplettes, j’espérais qu’il aurait oublié Laura. Mais non ! On aurait dit que son disque s’était enrayé. Il lui trouvait un visage avenant, avec de très grands yeux sombres. Je me contentais de hocher la tête en reconnaissant qu’il avait raison : je ne l’avais encore jamais remarqué ; pas à ce point. Du coup, je ne pensais plus qu’à ça. Pour ne pas me laisser déstabiliser davantage, je m’efforçais de rester lointain, sauf en atteignant le bout de l’avenue de Flandre, lorsqu’il a dit : C’est vrai qu’elle est super roulée, ta Laura. Pour être franc, j’ai quand même trouvé qu’elle avait un peu le cul plat !

            Là, je suis sorti de mes gonds :

– Et moi, je ne parlerai pas de ta Mémère ! Ni de son énorme bide, ni de ses gros nichons, parce que ça fait 20 ans que cette pauvre femme te supporte ! Et une Sainte, ça se respecte !

– Je t’ai vexé ? fit-il en me lançant un regard en coin. Excuse-moi ! Ce n’était pas dans mes intentions. Au fait, t’es au courant pour demain ? On a la jeunette qui débarque dans la brigade. Tu devras l’accueillir et la présenter aux autres…

            Cette fois, c’était lui qui déviait la conversation. Il m’avait senti en rogne et savait que mes soupçons d’ulcère n’allaient pas tarder à me provoquer des aigreurs d’estomac, ce qui m’aurait rendu désagréable.

– Pourquoi moi ? lui demandai-je.

– Ben !… Le patron est en Corse pour trois jours et notre Commandant préféré s’est fait porter pâle. Tu le connais, c’est pas un tire-au-flanc. Paraît qu’il y a de méchantes grippes qui circulent en ce moment… Des trucs qui te mettent à plat en te bouffant les globules rouges…

            Il s’interrompit le temps d’observer sournoisement ma réaction, mais comme son histoire de virus ne m’avait pas atteint, il poursuivit : bref, c’est toi le plus haut gradé encore valide. Donc, la corvée, c’est pour toi !

            Personne ne m’avait dit que la nouvelle recrue devait débarquer le lendemain. Je savais qu’on attendait quelqu’un en remplacement de Gus parti en retraite, rien de plus. Par contre, Jo avait l’habitude de déployer ses antennes dans tous les coins, il était toujours au courant de tout, même d’un lavabo bouché.

– Tu connais son pedigree ?  lui demandai-je.

– Elle n’en a pas ! Elle a 31 ans et elle sort à peine de l’école d’officiers. Avant ça, j’ignore ce qu’elle faisait. Peut-être vendeuse dans une boutique, ou bien autre chose, je n’en sais rien ! En tout cas, on ne peut pas dire qu’elle soit en avance. Elle a dû passer le concours ric-rac sur la limite d’âge…

            La voix mélodieuse de la dame qui parle dans tous les GPS lui coupa le sifflet : « Au prochain carrefour, tournez à droite ! » Puis en arrivant sur le carrefour : « Tournez à droite ! » Obéissant, Jo tourna à droite. Dix mètres plus loin, la jolie voix pleine de chaleur se fit de nouveau entendre : « Vous êtes arrivé ! »

– Espérons que c’est toujours la bonne adresse, dis-je en balançant la main sur la poignée de portière.

– C’est celle de sa carte grise… Alors ?…

– Elle a quel âge la tienne, Jo ?

– Je ne sais pas. Cinq ans ? Peut-être six…

– T’habites toujours au même endroit ?

– Ouais, tu as raison ! Ils ont pu déménager…

            Une place était libre juste devant l’immeuble. Sans la moindre attention pour mon infirmité, il m’accorda à peine le temps de mettre le pied sur le trottoir avant d’actionner la fermeture centralisée, laissant tournoyer la luciole bleue sur le tableau de bord. Je le lui fis remarquer. Il n’y avait aucune raison d’user inutilement la batterie. Pendant qu’il réparait cet oubli, je m’approchai de l’entrée vitrée s’ouvrant sur un hall encombré de bacs Riviera gorgés de plantes vertes. L’immeuble ne présentait pas trop mal, genre plan courant amélioré du début des années 80 avec interphone et ascenseur.

            Je m’avançai jusqu’au palier garni de marbre rose. La plaque contenant les boutons de sonnerie était incrustée sur le montant droit alors que la poignée de la porte en verre était située à gauche. Pas très logique. Tout en cherchant le nom de notre client, je me dis que les architectes ont parfois des idées tordues. Sauf si c’était une question de longueurs de câbles ; le constructeur avait zappé le plan pour faire des économies. Par contre, les copropriétaires avaient dû payer le câblage à plein carat ! Ces petites choses m’ont toujours agacé.

            Jo m’avait rejoint devant la porte ; je l’entendis grogner dans mon dos :

– Alors ? Bouge-toi, ça commence à flotter !

            Mon pessimisme naturel s’éclipsa enfin : le nom de Kalowski était inscrit sur la ligne du 3e étage.

– C’est un peu tôt, il risque de ne pas être encore chez lui, dis-je tout en faisant signe à Jo d’appuyer sur le bouton.

            Comme des centaines, et même des milliers de personnes pas toutes en très bonne santé, Jo enfonça longuement ce bouton, sans aucun résultat. Kalowski devait travailler, il n’y avait sûrement personne dans l’appartement. Il retira son doigt, maintenant infesté de toutes sortes de microbes, et me demanda d’un air embarrassé :

– Qu’est-ce qu’on fait ? On poireaute ?

            Nous poireautâmes presque jusqu’à 20 heures alors que nous aurions pu trouver notre homme deux rues plus loin où il tenait une pharmacie. Mais comment le deviner ?

            Heureusement, la porte en verre était mal fermée ; nous allions pouvoir nous mettre à l’abri. Jo fit venir l’ascenseur, s’écarta machinalement pour me laisser passer, puis il entra à son tour dans la cabine et appuya avec son doigt sur le bouton. Moi, j’avais gardé les mains dans les poches, exprès pour ne pas avoir à le faire. Arrivé à l’étage, il bloqua le poussoir de la minuterie avec un morceau de carte de visite. Lorsque notre homme se montra enfin en se dirigeant droit sur la porte de son appartement, nous avions attendu plus de quatre heures, tantôt debout, tantôt assis sur le bord du palier, les pieds posés sur la dernière marche d’escalier à surveiller son arrivée.

            C’était un assez grand bonhomme plutôt sec, au visage allongé marqué de rides profondes, sans doute prématurées, portant cravate sous un costume trois-pièces tirant dans le bleu gris. Dans cette tenue impeccable, ses cheveux blancs soigneusement coiffés lui donnaient une allure de vieux beau autour de la cinquantaine, genre embourgeoisé un tantinet rigide.

            Au moment d’introduire sa clé dans la serrure, Jo se leva d’un bond en lui présentant sa carte.

– Monsieur Kalowski ? Lieutenant Joseph Fernandez, Police judiciaire.

            Le type sursauta en se tournant vers nous, clignant des yeux derrière ses lunettes rondes. Je crois qu’il ne nous avait pas vus avant que Jo aille vers lui ; il devait être dans les nuages.

            Pendant qu’il nous regardait en affichant une mine égarée, Jo ajouta en me désignant d’un geste négligeant : Mon collègue : le capitaine Frédéric Lalaune. Il est resté assis, excusez-le, il  a les chevilles qui enflent…

            Notre pharmacien eut un léger tremblement nerveux en me découvrant sur le bord du palier. Trouver deux flics devant sa porte n’était visiblement pas dans ses habitudes. Je me levai à mon tour, bravant courageusement la douleur.

– Il n’y a rien contre vous ! lui dis-je aussitôt pour le rassurer. Nous avons cependant une nouvelle assez difficile à vous annoncer.

            Le visage décomposé, l’homme se mit à trembler de plus belle. Je crus qu’il allait s’évanouir.

– Lydia ! s’écria-t-il d’une voix sourde. C’est Lydia, n’est-ce pas ?

            Je lui répondis juste en hochant la tête. Je ne me sentais pas le courage de lui déclarer : elle est morte ! Effondré, il se tourna vers Jo Fernandez.

– Elle est… ?

            Les yeux plantés sur la pointe de ses chaussures, Jo acquiesça. Il n’osait pas regarder le type en face. Moi non plus. Dans ce genre de situation, où le tact est primordial, un mot mal perçu peut être blessant alors que les gestes et les mimiques en disent plus long tout en faisant plus court. Kalowski avait compris en quelques secondes que sa femme ne rentrerait plus jamais à la maison, ne préparerait plus jamais les repas, ne ferait plus de repassage, n’enlèverait plus la poussière des meubles, ne changerait plus les draps de lit ni les serviettes de la salle de bain, n’arroserait plus ni les fleurs ni les plantes vertes, n’emmènerait plus ses costumes à dégraisser, ne ferait plus les courses, plus rien… pas même sortir la poubelle. Le vide total et le bazar dans la piaule ! Sans compter l’affection disparue, envolée en fumée si l’incinération devait être le choix de la famille. Dur moment ! Il restait devant nous, silencieux, les yeux embués, mâchoires serrées, dressant probablement l’inventaire confus de tout ce qu’il venait de perdre en quelques instants…

            En quittant le Quai, nous espérions le ramener dans la foulée jusqu’à l’Institut Médico-Légal pour la reconnaissance du corps. Autant faire d’une pierre deux coups et se débarrasser en une seule fois des formalités désagréables. Le timing aurait déjà été très juste, mais à cette heure-là, ce n’était même plus la peine d’y penser ! La morgue fermant à 17 heures, le mieux était de lui fixer rendez-vous pour le lendemain en début d’après-midi. C’est ce que nous fîmes avant de nous retirer pour le laisser à son recueillement et aux souvenirs les plus marquants de sa vie : son mariage, ses premières disputes de ménage, les dimanches pluvieux à jouer au Tarot chez les beaux-parents, la première plainte déposée dans un commissariat de quartier contre une nounou tortionnaire peu après la naissance des enfants acceptés comme siens malgré l’incertitude… Et maintenant, il allait devoir reconnaître le corps de sa femme en compagnie d’un flic sans marquer le moindre doute.

            Boulard pouvait se charger de cette corvée. D’autant qu’une petite balade à pied jusqu’au quai de la Râpée ne pouvait que faire du bien à ses artères. Aujourd’hui encore ce rondelet a tendance à s’encroûter. Très mauvais pour le système cardio-vasculaire. Surtout pour un ancien sportif une fois la quarantaine passée… Mais il continue de s’empâter en se laissant aller dans une existence de privilégié avec une femme équilibrée, des enfants équilibrés, un chat équilibré… pas un poil de derche ne dépasse entre le salon et les autres pièces de son pavillon acheté à crédit sur 20 ans. Je me demande parfois comment il fait pour ne pas se suicider histoire de mettre un peu de sel dans son train-train en dehors de sa vie de flic qui lui bouffe le plus gros de ses journées. Je n’ai jamais connu Boulard autrement que très propret sur lui avec des vêtements impeccables, pantalons de ville, vestes de marques venant tout droit des solderies à 50% et godasses très mode, dessus cuir, dessous en polymères dernier cri, cirées comme des glaces au point que même un œil averti serait incapable d’en fixer l’origine au marché de Saint-Denis. Pareil pour ses cheveux couleur abricot faisant penser à une retouche réussie avec Photoshop. Sa seule distraction a toujours été de faire le beau devant ces dames. Mais je n’ai jamais su si ce gros rouquin est un vrai coureur de jupons ou s’il fait ça juste pour flatter son ego.

 

* * *

            Quand Jo me déposa devant mon immeuble-prison du 11ème arrondissement, il était déjà plus de 21 heures. Le temps de me souvenir du code de la lourde grille d’acier protégeant le hall d’entrée, puis de celui du sas d’accès à l’ascenseur, puis de celui permettant l’ouverture du deuxième sas donnant sur le palier, je perdis encore presque dix minutes avant d’arriver à l’appartement douillet que la Préfecture de Police de Paris avait eu la gentillesse de me louer quelques jours auparavant.

            Depuis, j’ai fini par tout retenir par cœur et maintenant je me sens très bien dans ce blockhaus. C’est bourré de flics à tous les étages, que des locataires armés. On y est tranquille, on n’y craint pas l’agression, ça respire la quiétude !

            À peine avais-je fait jouer la serrure cinq points de la porte blindée qu’une odeur de cuisine répandue dans le séjour vînt me titiller les narines. La table était dressée ; Laura m’avait amoureusement mijoté un petit plat de gras-doubles accompagné de pommes vapeur. Elle était déjà en pyjama, le crâne farci de bigoudis. Je ne sais pas pourquoi, ces bigoudis accrochés aux racines me firent penser à des tiques.

– Tu arrives à point, chéri ! s’écria-t-elle en me sautant au cou.

            Je lui déposai un rapide baiser sur les lèvres, trop pressé de m’asseoir pour soulager ma cheville.

– J’ai pas transvidé, me dit-elle en souriant. Ça économise la vaisselle…

            La boite fumante trônait au milieu de la table, sortant à peine du bain-marie. En reconnaissant l’étiquette de la grande surface, je sentis une légère odeur fétide que je n’avais pas encore remarquée jusque-là... Impression subjective ; ça ne puait pas plus que lorsque Laura oubliait de remettre le couvercle sur la poubelle.

            Après m’être soigneusement lavé les mains pour me débarrasser de tous les germes collectés dans la journée, je lui rendis son sourire en prenant place devant mon assiette. Presque aussitôt, j’entendis couiner le four à micro-ondes : les patates étaient prêtes comme des fraîches, on n’aurait même pas dit des surgelées périmées depuis une bonne semaine. J’étais peut-être allé un peu vite en besogne en installant cette fille chez moi. Faut reconnaître aussi que ce n’est pas avec ma paye de capitaine de police que j’aurais pu me payer une boniche à demeure. Ceci aurait pu justifier cela si mon flair n’avait pas été trahi par une sorte d’aveuglement que je ne m’explique toujours pas : Laura n’était pas faite pour le ménage, elle était trop absorbée par l’entretien de ses ongles. D’où sa négligence à lire les dates de péremption sur les emballages alimentaires. D’un autre côté, il faut reconnaître que vivre seul n’est pas une bonne chose. En cas de malaise, si on n’arrive pas à se traîner jusqu’au téléphone pour faire le 15, on peut y laisser la peau en agonisant sur la moquette ! Et puis, c’était une gentille fille. Je ne pouvais pas m’en débarrasser comme ça au risque de lui faire de la peine. Mais je ne pouvais pas non plus sacrifier ma vie à une erreur de jeunesse… Jo avait raison : elle avait le cul plat et des yeux vraiment trop grands. Et puis stop ! Ce salopard m’avait cassé la baraque avec ses sornettes. Je m’étais laissé intoxiquer. Laura était objectivement une excellente affaire. Toujours le sourire, jamais un mot de travers. Jamais un mot tout court… Ou très peu. Juste pour me susurrer de ses lèvres légèrement baveuses :

– Je te sers, mon chéri !

            Elle saisit la boite de conserve et la secoua au-dessus de mon assiette pour y faire dégouliner 50% de son contenu de tripes, puis elle s’empara du plat à patates et en poussa trois avec le bout de son doigt, au risque d’ajouter des microbes à ces tubercules déjà attaqués par les bactéries.

             L’idée de l’assassiner ne me vint pas tout de suite, mais seulement lorsqu’elle me dit : C’est bon, chéri ? Tu aimes ?

            Là, j’ai cru à la provocation ! J’ai failli laisser monter ma tension, peut-être jusqu’à 18 ! Un instant, j’ai pensé à mon arme de service. Mais ce n’était qu’une envie sans réelle intention. C’était juste pour me détendre. Finalement, elle se mit à bâiller comme un hippopotame et m’abandonna au moment du camembert. Elle était crevée la poulette. Il ne lui fallut pas plus de cinq minutes pour s’endormir comme un petit ange. C’était facile à deviner : elle ronflait comme une locomotive dans la chambre contiguë au séjour. J’entendais surtout l’autre excité de voisin frapper comme un dingue contre la cloison comme si Laura l’empêchait de dormir, cette chochotte ! Un jour ou l’autre, ça aurait mal fini, peut-être au 9m/m…

            Histoire de me changer les idées, je me mis à penser au lendemain. D’abord, il y avait cette jeune collègue à accueillir. Elle allait être la seule femme placée directement sous mes ordres dans une équipe uniquement composée d’hommes. Aussi, je l’espérais plutôt moche, mais pas autant qu’une guenon pour ne pas pousser Boulard à faire le singe. Je me demandais comment cette nana avait pu être affectée à la Crim sans aucune expérience de terrain. Je l’ai su plus tard : sortie première de l’école d’officiers, elle avait eu la priorité du choix et comme le poste de Gus était libre… En tout cas, pour un solide apprentissage, elle était au bon endroit, je ne le répèterai jamais assez : le must de la PJ, que des flics d’élite ! Je pouvais compter sur Jo pour lui expliquer, expérience à l’appui, qu’à la Crim on ne connaît ni le jour ni la nuit, ça passe ou ça casse, un point c’est tout ! Ce qu’on veut, c’est du résultat. J’espérais seulement qu’elle ne nous ralentirait pas trop dans le travail. Mais on n’en était pas encore là.

            Une fois acquitté de cette corvée, j’avais prévu de me rendre au poste technique de la station Château d’Eau avec une partie de mon équipe pour visionner la vidéo. Les scientifiques pourraient ensuite s’en saisir pour l’analyser de plus près. C’était mieux de régler ça avant le défilé des témoins convoqués pour l’après-midi.

            Puis, brusquement, je me mis à penser à Kalowski. Je le revoyais dans son costume bien taillé avec ses cheveux blancs, ses lunettes rondes, ses petits gestes tremblants, incontrôlés, son œil égaré, embué, désespéré… et je me sentis envahi d’une immense tristesse. Il était temps d’aller dormir. La journée avait été difficile et la suivante ne s’annonçait pas mieux. D’un pas machinal, je me dirigeai alors vers la salle de bain, fermement décidé à n’en ressortir qu’avec des boules Quies enfoncées dans les conduits. Faire le silence dans ma tête, m’infuser ensuite une tisane digestive prenait autant d’importance que de me tranquilliser avec un suppositoire à l’eucalyptus pour prévenir la bronchite avant de m’endormir sur le canapé du salon…

 

 

Extrait 2

 

Le matin à 8 heures pétantes, claudiquant vaillamment dans le couloir du 4e étage, j’aperçus Fernandez arborant sa trogne des mauvais jours.

            En me voyant arriver, il leva les bras au ciel.

– Ah ! Te voilà enfin ! J’en ai une bien bonne à t’annoncer…

            Comme il restait planté devant moi avec les mains au-dessus de la tête et  la bouche en cul de poule, attendant que je devine, je le fis sortir de sa paralysie en haussant le ton : Tu comptes camper comme ça toute la journée ?

            Il se pencha légèrement en avant, plaça un doigt sur ses lèvres et se mit à chuchoter : C’est la gonzesse… Elle est arrivée !

– Et alors ?

– Elle n’est pas moche ! Vraiment pas… Au point que si elle disait oui, je dirais pas non ! Pourtant, tu me connais, c’est pas mon genre de céder à la tentation… Je n’ai jamais trompé Mémère !

            Sur ce point, je ne pouvais pas faire moins que de reconnaître son mérite. Encore qu’en examinant sa dégaine, c’était clair : il se faisait du souci pour rien et Mémère pouvait dormir tranquille !

– T’es à l’abri, Jo ! lui dis-je pour le rassurer. Je ne suis pas inquiet pour toi : t’as une volonté d’acier ! Elle est où la greluche ?

            Il désigna le bureau 401 d’un revers de pouce.

– Elle est là ! T’auras même pas à la présenter, elle a déjà fait connaissance avec tout le monde ! Je t’assure, c’est pas une timide !

            Ça, c’était du Jo tout craché ! Un grain de sable dans son train-train suffit à le perturber pour la journée. Par exemple, une cafetière en panne lui ronge le cerveau jusqu’à ce qu’elle soit réparée. Et comme les dépanneurs ne sont jamais pressés, Jo dépérit mentalement au point d’en devenir autiste en compensant sur la culture de ses tomates ou de ses radis. Ce jour-là c’était bien pire : une sirène débarquait dans son espace vital ; de quoi l’ébranler sérieusement !

            Comme je ne réagissais pas, il resta bloqué avec son pouce retourné vers la porte du 401 en insistant d’une voix chevrotante qui se voulait persuasive : Je t’assure, c’est une dévergondée… elle va nous foutre le bazar !

 – Pas de souci, Jo ! lui dis-je en lui balançant une tape amicale dans le dos. Les débutants en rajoutent toujours un peu pour donner le change. On l’a tous fait un jour, non ? Allez, viens !…

            Jo avait raison. La nouvelle recrue n’était pas franchement moche. Elle avait tout pour faire bramer un caribou même hors période de rut ! Mais ce qu’elle avait de visible n’était rien comparé à ce qu’on ne voyait pas : sa cervelle ! D’ailleurs, Philomène n’en a jamais eu. C’est plutôt un truc complexe qu’on imagine construit avec des milliards de microprocesseurs soudés sur des circuits compliqués avec plein de cuivre partout ! Quand on la connaît, ça va, mais au début ça fait peur ! Ce jour-là, je ne vis d’abord en elle que cette grande fille frêle aux cheveux de jais coupés courts et au visage clair à peine assombri d’un regard soutenu, presque dur. Elle portait une veste en lin beige sur un jean élimé surplombant des baskets d’un blanc immaculé.

            En entrant, avec Jo planqué derrière ma carrure, je dois reconnaître qu’il y avait incontestablement une ambiance de fête dans ce bureau. Des transgresseurs du règlement avaient piqué des gobelets à la cafète et sorti, de je ne sais où, deux bouteilles de Champagne pour arroser l’arrivée de leur nouvelle collègue. Et la damoiselle papillonnait comme si elle avait toujours habité là, au milieu de ce petit monde d’admirateurs excités comme des chiens pleins de puces.

            Lorsque le jeune Bernon me désigna à elle d’un geste auguste en s’écriant :

– Justement, le voilà ! C’est Fred, notre Capitaine !

            Ce n’était pas du tout ce que j’avais imaginé : je ne la présentais pas aux autres, c’était l’inverse qui se produisait. Le pire fut quand elle me serra la main. Je compris qu’elle dissimulait une terrible tension nerveuse sous son masque décontracté. Je crus qu’elle m’avait brisé les phalanges ! Je pris sur moi de sourire aimablement tout en espérant ne garder aucune séquelle de ce traumatisme articulaire, le risque étant toujours que ce genre d’accident tourne au rhumatisme déformant en prenant de l’âge.

– Soyez la bienvenue parmi nous ! m’écriai-je en m’efforçant de contenir ma douleur.

            Je crois me souvenir que j’étais même parvenu à  lui faire un sourire. M’être fait préparer à une infirmité future hautement probable ne m’avait cependant pas mis d’humeur à me la coltiner toute la journée, d’autant que j’avais fort à faire et du sérieux !

            Le mercredi matin est traditionnellement réservé au sport. Dans mon groupe, tout le monde est tenu d’y participer de 9 heures à 10 heures. Un esprit sain dans un corps sain, telle est ma devise ! J’y tiens beaucoup. Seuls cas de dispense : le grand âge, c’est-à-dire à partir de 45 ans, et bien sûr l’urgence du métier qui garde la priorité. Résultat : le sport reste le plus souvent une question de principe. Difficile de faire mieux vu que cette idée n’a rien d’officiel. Elle est même totalement inconnue de la hiérarchie. Néanmoins, je la trouve géniale ! Elle vient de moi.

            Par chance, ce mercredi matin où Philo est arrivée, j’avais deux gars pouvant se libérer une bonne heure sans que personne ne s’en aperçoive. Un petit footing au bois en compagnie de mes athlètes contribuerait à la détendre et à initier son intégration dans le groupe. C’était aussi une façon de lui faire comprendre que broyer des phalanges n’est pas forcément un signe de puissance. Notre meilleur sprinter a toujours été  Dédé Schiaffoni ; une force de la nature et de surcroît un excellent flic. J’en profitai pour lui glisser discrètement : tu me la crèves !

            Le coup était sans aucune méchanceté ; c’était juste l’occasion de l’aider à redescendre du petit nuage sur lequel elle avait l’air de s’être installée. Là-dessus, je lui adressai un autre sourire paternel, bien qu’elle n’était déjà plus en âge d’être ma fille, puis je claquai fortement dans mes mains pour mettre tout le monde en ordre de bataille. Mes deux sportifs partirent à l’assaut des armoires métalliques dans la salle de repos qui sert aussi de cafète privée et de vestiaire. Philo était restée là à les attendre. Les autres avaient un train-train prévu, auditions et autres charges du métier… tandis que Joseph Fernandez, Joël Boulard et Mathias Benichou m’emboîtaient le pas, direction le métro, station Château d’Eau.

            J’appréciais tout particulièrement la présence de Mathias qui, par sa double formation de criminologie et psychologie, nous servait de  profiler, même si cette spécialité n’est toujours pas officiellement reconnue par le métier.

 

 

 

Extrait 3

 

De manière à éviter les influences réciproques, les cinq témoins avaient été convoqués à quelques minutes d’intervalle avec juste assez d’écart pour ne pas qu’ils se rencontrent avant d’avoir été entendus. Nous avions décidé de nous les partager en les isolant les uns des autres. Je m’étais réservé celui qui, selon toute vraisemblance, avait vu le visage du suspect.

            Le type était assez grand, un petit rictus figé au coin des lèvres et sans plus beaucoup de cheveux sur le sommet du crâne. Son costume bleu-nuit et son petit cartable noir lui donnaient une allure d’employé de banque ou d’agent immobilier. En réalité, il n’était ni l'un ni l'autre, mais préposé au service municipal des Pompes funèbres et il s’appelait Tombe ! Je crus qu’il plaisantait. Mais non, il s’appelait réellement Tombe. Installé sur une chaise face à mon bureau, son cartable déposé entre les jambes, il plaça ses mains sur ses genoux et, tête en avant, se mit à me fixer d’un air intéressé sans se départir de son étrange rictus. Vu son job, c’était plutôt intimidant. Pourquoi me regardait-il de cette manière ? Je n’avais pourtant pas mauvaise mine. Voyant que je tiquais, et croyant que c’était à cause de son nom il me présenta spontanément une pièce d’identité. J’en profitai pour entrer aussitôt ces premiers renseignements dans mon traitement de texte. À peine avais-je commencé à frapper sur mon clavier que sa voix assez désagréable, un peu aigre, m’agressa les oreilles : Vous êtes très grand, bien un mètre quatre-vingt-dix, n’est-ce pas ?

            Comme je continuais à frapper sur mon clavier sans même lever la tête, il ajouta en prenant soin de bien détacher ses mots : Les grandes tailles posent parfois problème lors de la mise au tombeau. Savez-vous pourquoi ? Eh bien ! Je vais vous le dire : les caveaux sont souvent trop courts parce que prévus à la taille de ceux qui les ont fait construire. Mais dès qu’il y a un grand dans la famille, le cercueil ne peut plus être mis à plat sur les autres ; on est obligé de le laisser appuyé contre la paroi. Du coup, le mort n’est plus à l'horizontale, mais en diagonale. Ce qui fait que, lorsqu’on ouvre le cercueil, par exemple pour une réduction de corps…

            Il s’interrompit le temps de me faire une horrible grimace, puis il reprit en faisant claquer les syllabes : C’est pas beau ! Le mort s’est affaissé dans le bas de la caisse, ses genoux sont pliés et parfois sa tête est restée en haut, détachée du reste du squelette… C’est vraiment pas beau ! Vous avez un caveau de famille ?

            Cet abruti avait juré de me coller le cafard, mais je n’avais aucune intention de me laisser embarquer dans sa noirceur ! Aussi, faisant comme si je n’avais pas entendu, j’entrai dans le vif du sujet : D’après la vidéo de télésurveillance, vous étiez bien placé pour voir le suspect. Pourriez-vous me le décrire ?

– Ha ! ça oui ! s’exclama-t-il. Une tête de fou ! Des yeux exorbités avec les pupilles dilatées… Je crois qu’il était shooté !

– D’accord. Son visage était plutôt rond, ovale, allongé ?

            Tout en parlant, je m’étais levé pour sortir les transparents dans l’armoire. Je l’entendis répondre dans mon dos : Allongé… Une tête en lame de couteau… Un type très osseux, le teint grisâtre…

            Je posai le premier transparent sur la vitre de la visionneuse.

– Un visage allongé comme celui-ci ? Plus ? Moins ?…

– Non… À peu près comme ça…

– Bien. Voyons les yeux maintenant…

            Un quart d’heure plus tard, j’avais mon portrait-robot, mais je le trouvais peu crédible : les yeux grands ouverts, le nez pincé, les lèvres fines, la bouche entrouverte… On aurait dit un cadavre ! Je me dis que Tombe devait confondre avec l’un de ses clients du jour. Je marquai mon doute en insistant :

– Vous êtes sûr ?

– On ne peut pas dire que ce soit sa photo exacte. Mais je vous assure que ça lui ressemble !

            Mathias Benichou se pointa à cet instant. Il venait voir comment ça se passait chez moi après avoir visité les autres en revenant de la morgue. Le témoin lui tournait le dos. Alors ? fit-il en le désignant d’un léger coup de menton.

            Je lui répondis par une moue dubitative. Il s’approcha de la visionneuse, fixa son regard clair sur la composition.

– On en a d’autres comme ça ? lui demandai-je.

– Le client de Bernon nous en a pondu un. Les autres disent ne pas avoir remarqué le type.

– Et alors ?

            Il fit un peu tourner ses mains puis se décida : L’autre paraît plus vivant, mais y a de ça…

            Je me retournai vers le témoin.

– Monsieur Tombe, avez-vous remarqué si la victime et le suspect se sont parlé au cours du trajet ?

            Mon croque-mort agita négativement la tête.

– Non, assura-t-il. Je suis sûr qu’ils n’étaient pas ensemble… Pas le même genre… Lui, paraissait délabré… pas elle !

– D’après vous, à quel moment précis a pu avoir lieu le meurtre ? Avant l’arrêt de la rame ? Juste au moment de l’arrêt ? Un peu après ? …

– Quand la porte s’est ouverte ! C’est à ce moment-là que cette femme est tombée sur le quai.

– Pensez-vous possible que l’assassin soit monté dans la rame au lieu d’en descendre ?

– Non ! La voiture était bondée. Personne n’aurait pu y monter à contre-courant des voyageurs qui en descendaient.

– Avez-vous remarqué quelqu’un d’autre face à la victime, même légèrement décalé par rapport à elle ?

– Non. À gauche, deux jeunes filles occupaient les strapontins, moi j’étais juste derrière cette femme et sur sa droite il y avait deux personnes qui se sont précipitées pour l’aider lorsqu’elle est tombée.

            Mathias hocha la tête. Les deux personnes en question étaient en train d’être entendues, l’une par Jo, l’autre par Bernon. Ça cadrait.

            Je n’avais pas cessé de pianoter sur mon clavier tout au long de l’entretien pour transcrire questions et réponses. Tombe n’était pas aussi muet que son nom l’indiquait, mais manifestement il n’avait plus rien à dire. Je ne m’attendais pas à mieux. La récolte n’était pas terrible, mais grâce à lui j’avais au moins gagné une tête de cadavre sur la vitre de la visionneuse. Il ne me restait plus qu’à lancer l’imprimante et à lui présenter sa déposition à lire avant de la signer.

            Un peu plus tard, une fois les auditions terminées, nous nous sommes tous retrouvés dans le bureau 401 pour confronter nos moissons respectives. C’était désolant ! Nous n’avions rien d’utile à relever dans une substance d’une pauvreté frisant l’absolu. Seul point positif : les deux portraits-robots avaient effectivement un air de famille. Même si dans l’immédiat nous n’étions pas plus avancés pour autant, nous savions au moins à quoi pouvait ressembler notre suspect. En comparant cette étrange bobine avec les photos anthropométriques de notre bestiaire de détraqués nous aurions pu tomber sur une piste crédible, mais il n’en fut rien.

            En attendant, je m’adressai à Mathias : Qu’en penses-tu ?

– Rien de lumineux. C’est peut-être un drogué qui a pété les plombs à un moment donné. Si c’est ça, on peut ne plus jamais entendre parler de lui…

– Si c’est ça, comme tu dis… Je peux t’assurer que lui, il entendra parler de nous, même si je dois y passer ma vie !

            J’avais dit cela pour me forger une conviction, mais je n’étais sûr de rien. Ma vie n’y suffirait peut-être pas.

– Ça ne sera pas nécessaire, intervint Philo. S’il a tué une fois, il tuera deux… et puis trois… tant qu’on ne l’aura pas coincé !

            J’en eus froid dans le dos. Pas seulement pour ce que venait de dire Philo, mais surtout à cause de mes propres pensées, de mes propres contradictions. Je savais que pour coincer le bonhomme, Philo avait raison : il fallait qu’il se manifeste de nouveau, commette une erreur… Oui. Mais à quel prix ? Devais-je espérer qu’il ne se manifeste plus comme Mathias le croyait possible ou bien qu’il fasse encore parler de lui en faisant d’autres victimes ? Dans le premier cas, il fallait accepter le risque de laisser un crime impuni, dans le second, celui d’avoir des innocents sacrifiés. Comment choisir entre deux immoralités aussi profondément inacceptables ! Heureusement, je n’avais pas à choisir. Cela ne dépendait pas de moi. Ma conscience restait à l’abri et pouvait s’en satisfaire. J’aurais cependant tant aimé adhérer à la suggestion de Fernandez : une bonne affaire de meurtre en famille avec en toile de fond une histoire de fesses ou d’argent qui ne mettrait personne d’autre en danger que les protagonistes eux-mêmes. Mais le climat n’y était pas.

            Comme prévu, pendant que nous étions au club de tir, Boulard et Benichou avaient accompagné Kalowski à la morgue. Ils avaient eu le temps de parler avec lui sous couvert de simple civilité. Kalowski passait ses journées dans son officine et sa femme était infirmière à l’Hôtel Dieu. Ils n’étaient pas riches mais aisés et, avec leurs deux grands enfants, semblaient former une famille paisible et unie dans un train-train heureux. Et puis ce fameux jour du drame, comme tous les jours de la semaine, Lydia avait changé à la station Gare de l’Est pour attraper la ligne 4 en se rendant à son travail… Une station plus loin, elle se faisait assassiner apparemment sans raison.

 

 

Extrait 4

 

Station gare de l’Est, 7H45, les rames étaient bondées, les quais et les couloirs grouillaient de monde, comme toujours aux heures de pointe.

            L’homme s’effondra d’abord sur les genoux puis sur le ventre en poussant un cri étouffé, comme une sorte de gargouillis. Un cercle instable de voyageurs affolés se forma aussitôt autour de lui ; un filet de sans grossissait en s’écoulant sur le côté. Chacun y allait de son commentaire en disant souvent n’importe quoi, dans le genre « C’est une hémorragie… » ou encore « Il est mal en point ! »

            Très vite alertés, les collègues du commissariat de la gare arrivèrent accompagnés de préposés de la RATP. Ils retournèrent l’homme sur le dos. L’un des policiers lui pressa la carotide puis leva un regard désolé vers les autres.

– Il est mort, leur dit-il.

            Il lui écarta les pans de sa veste ; sa chemise était gorgée de sang. Le point de pénétration de la lame était clairement visible, sous les côtes, juste à la base du sternum.

            Quand je suis arrivé sur les lieux avec Boulard et Fernandez, j’ai eu la sale impression de revivre exactement ce que j’avais déjà vécu les jours précédents avec l’assassinat de Lydia Kalowski, puis celui de Yann Loisel. Cette impression de déjà vu était des plus troublantes, comme un vilain cauchemar récurrent, une sorte de marche arrière dans l’irréel : même couverture marron, même poignée de témoins retenue sur le quai et la station bouclée, sinistre et désertique.

– Y a un malade qui circule dans le coin, me dit le jeune lieutenant du commissariat.

            Je m’en souviens comme si c’était hier. Je revois parfaitement sa tête de gros bébé chagrin, prêt à vomir à la vue du sang qui s’écoulait toujours en un mince filet du thorax de la victime.  Il frotta nerveusement ses mains, sans doute moites, sur les poches arrière de son jean tout en poursuivant sur un rythme hachuré comme s’il avait besoin de reprendre régulièrement son souffle : Avant ça, on a déjà eu trois agressions du même genre dans la station. Une première il y a quelques jours, plus rien pendant deux jours puis une autre et encore une après trois jours de calme. Que des blessés légers, heureusement, mais atteints au même endroit. Juste là ! …

            Il pointait son index dans l’entrebâillement de son blouson sport, côté gauche, près de l’appendice xiphoïde. Je ployai sur mes genoux pour examiner le type. Le meurtrier ne lui avait laissé aucune chance en frappant à cet endroit. La lame assez fine, genre stylet, lui avait certainement traversé le cœur. Comme pour Lydia Kalowski et le petit Yann Loisel.

            Je me relevai face au jeune lieutenant ; sa tête ronde surplombant une assez forte carrure était tournée sur le côté, il s’efforçait de regarder ailleurs. Dans sa récente carrière, c’était sûrement le premier cadavre qu’il avait sous les yeux. On se souvient tous de cette première fois ; pas facile à avaler ! Ensuite on apprend à mieux gérer ; mais on ne s’y habitue pas, pas vraiment.

  J’espère que les autres victimes ont porté plainte ? lui dis-je.

– Bien sûr, Monsieur.

– Je veux une copie des PV.

            Je me tournai vers Boulard ; il finissait de relever l’identité des témoins, mais cette fois sans les convoquer d’office. Ceux-ci, pas plus que ceux de la station Château d’Eau, n’étaient capables de décrire le meurtrier en action. Comme eux, ils n’avaient vu que la victime tomber devant la voiture, rien de plus. Mais désormais, nous avions mieux à en croire le jeune officier : des victimes rescapées d’agressions dont nous ignorions jusque-là l’existence. Nous pouvions espérer en apprendre davantage de leurs déclarations que des dires vaseux de ces témoins retenus sur le quai.

– Tu t’en occupes, dis-je à Boulard.

            Il acquiesça d’un mouvement de tête. Il avait compris que je parlais de la collecte des procès-verbaux relatifs à ces plaintes.

            Fernandez me fit signe en promenant son index dans les hauteurs de la station. Plusieurs caméras pointaient vers les quais. Le jeune lieutenant intervint aussitôt : On surveille tout en temps réel, s’empressa-t-il de dire. Mais quand il y a beaucoup de monde, un détail est presque impossible à relever. Ça nous sert surtout à repérer les pickpockets lorsque c’est plus calme. On les connaît à peu près tous. Quand on en repère un, on met vite une souricière en place pour tenter le flag ! Ça marche pas trop mal.

– On va quand même donner un coup d’œil aux enregistrements, lui dis-je.

            C’est ce que nous fîmes dans la foulée. Comme les deux fois précédentes, c’était plutôt décevant : les gens étaient serrés les uns contre les autres, se bousculant plus ou moins pour monter ou descendre des voitures. Dans cette cohue, n’importe qui aurait pu planter un coup de surin à n’importe qui sans se faire remarquer. Seuls les scientifiques avec leurs logiciels de traitements d’images pouvaient peut-être isoler quelque chose d’intéressant. Mais rien de sûr. Pour Lydia Kalowski, comme pour Yann Loisel, ils avaient fait chou blanc.

 

            Un peu plus tard, en quittant la station, ce qu’avait dit Philo me revint à l’esprit : S’il a tué une fois, il tuera deux… et puis trois… tant qu’on ne l’aura pas coincé !

            Le tueur venait de lui donner raison. Je le savais, nous le savions tous : quand ce genre de type pète un premier plomb, il ne s’arrête plus !

 

* * *

 

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Meurtres dans le métro