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        Ne soyez pas étonné(e)...  Je suis une femme et mon prénom est  PAUL.

       

 

 

"LA LETTRE DU MONTANA"

 

         

Ce mois de novembre balaie les Rocheuses de rafales de neige qui s’engouffrent entre les montagnes et tourbillonnent devant le camion. Elles promènent au raz du sol leurs petites langues glacées qui lèchent le bitume. Les essuie-glaces étalent des amas de poudreuse, sur les côtés du pare-brise. La bise se les réapproprie aussitôt pour en recouvrir les flancs de la semi. Marie est serrée contre Pierre, lequel essaie de ne pas gêner les mouvements de Ray Simson, le conducteur. On distingue à peine la route au travers de ce rideau blanc, déchiré par les dents du blizzard :

– C’est habituel en novembre ? S’inquiète Pierre.

– C’est le climat du Nord de l’Amérique. Cette tempête était annoncée de toute façon.

– Et si on ne peut plus circuler ? S’alarme Marie.

– On s’arrêtera ! Déclare Ray avec bonhomie. J’ai un chauffage d’appoint dans la cabine, et un camping-gaz. On se fera des soupes chaudes…

     « Le camion ne risque pas de glisser ? » s’affole la jeune femme en apercevant les précipices avec lesquels la route flirte.

– Avec le poids du chargement, il tient mieux qu’une voiture ! Il suffit d’y aller doucement. On est équipé, nous autres. On traverse cette région deux fois par mois !

     Un chasse-neige croise le convoi. Les deux lames raclent le sol. Elles ressemblent aux deux énormes incisives d’un monstre qui ne serait que mâchoire. Elles projettent des jets de poudre blanche sur les bas-côtés. Sous la fine couche qui ondule, la route est presque sèche. La CB répand l’inquiétude des routiers. Ils sont en alerte, s’informent sur l’état du réseau, les itinéraires des engins de déneigement.

– Il y a une « déblayeuse » derrière nous, certifie le chauffeur. Elle est à quelques miles en amont. Elle dégage la grimpe que nous venons de passer. Je vais me ranger sur un accotement un peu plus bas, et la laisser prendre les devants. Elle nous ouvrira le chemin. 

 

 – Se garer dans une descente ? C’est pas un peu risqué ? Remarque Pierre. 

 – Moins risqué que de s’arrêter dans une montée, décide le routier qui entreprend de rétrograder avec prudence.

     Sans un seul faux pas, la grosse chenille se faufile sur l’aire de freinage. Son corps oviforme repose sur les mille-pattes de son train de roues. Marie pousse un soupir de soulagement : une barricade de roches colmate le bout du parking qui plonge dans un ravin

Marie est née en Alaska. Elle est emmitouflée dans des vêtements adaptés au climat. Sous un pantalon en peau de caribou, qu’on appelle «bas de femme », elle porte des collants chauds. Sous l’amoncellement de pulls, une chemise en laine et soie couvre reins et poignets. Pas un seul espace de peau n’est exposé. Marie est chaussée de bottes rouges en peau de phoque, de fabrication Inuit. Leur imperméabilité est à toute épreuve. Les mitaines fourrées qu’elle a posées sur le tableau de bord ne laissent rien à envier aux bottes. Elles sont aussi étanches. Un « annuraaq »* brodé, doté d’une énorme capuche, lui sert de manteau. La capuche se rabat entièrement sur le visage et protège jusqu’à la  poitrine. Des orifices sont prévus pour les yeux. Les manches et la coiffe sont ornées de fourrure de lièvre arctique.

 

    

Il faudra trente heures de route pour rejoindre Calgary. Le trajet sera plus long que prévu avec l’enneigement des cols. Pierre ne se sent pas assez intrépide pour relayer Ray à la conduite. Trois mois auparavant, il servait de copilote à ce même Canadien, dans l’euphorie d’un aller simple vers l’Alaska. C’était la fin de l’été. Ses rêves d’immigrant étayaient son optimisme, comme la sève nourrit les frondaisons.

 Le départ précipité a complètement pris Pierre de court. Il n’est pas équipé pour le froid. Il a superposé des

chaussettes en laine dans ses grosses chaussures de marche, ce qui a le désagrément de lui comprimer les pieds. Le sang circule mal, et ses orteils sont froids malgré la chaleur de l’habitacle. Ses cottes en velours couvrent un caleçon long. Malgré l’épaisseur des pulls qu’il a amoncelés sur une chemise en flanelle, il sent que la bise s’engouffrera dans la moindre trouée du tissage. Le manteau est une parka fourrée que Joe Gravelstone lui a donnée, plus adaptée à quelques pas en ville qu’à une équipée en Alberta, via les Rocheuses. Elle est en matière synthétique.

________

*« Annuraaq » : Parka Inuit en peau de caribou. Le mot anorak est un dérivé

 

 

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Paul Mercusot