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Robert Azaïs                      

 

 

 Né dans la Haute-Vallée de l’Aude, Robert Azaïs fit ses humanités au lycée Paul Sabatier de Carcassonne. Grâce à la patience et à l’abnégation de ses professeurs, il y prit le goût des lettres pourvu qu'elles fussent belles. Les hasards de la vie l’ont ensuite fait entrer dans les affaires où il perdit toute illusion. Il y vécut les années de crise économique mais s’il en fut affecté, la Terre ne perdit pas sa rotondité pour autant.

 

Robert Azaïs vit à Argelès-sur-mer, où il écrit en conjuguant, avec beaucoup d’humour et de liberté, histoire et littérature.

Caius Julius Paulianus, objet de tous ces rires, restait planté au milieu de la rue, éclairé, nimbé par le soleil couchant dont les rayons rasants accentuaient encore plus les distorsions. Il ne voyait rien de ce qui l’entourait, sourd aux rires des passants et aux moqueries des gosses. Il était abasourdi, désemparé.

Le chef du personnel de la maison de Pomponnius venait de le jeter à la rue. Il se voyait chassé, balayé comme un détritus.

Caius Julius était né de parents affranchis qui l’avaient affublé de ce triomphal prénom par admiration pour Rome. Ils avaient rêvé d’une vie riche et aisée pour leur fils, le conduisant au sénat où son patronyme n’aurait pas détonné. Mais le jour de sa venue sur terre, les dieux devaient être occupés ailleurs et la grâce divine avait évité le rejeton.

 

[...]

 

Depuis quelques mois, Rome se trouvait en mauvaise posture. Les Goths d’Alaric tournaient et maraudaient dans la région, menaçant la Ville Éternelle. La population était en émoi. Vers la fin du mois d’août, la menace se fit plus précise car les barbares assiégeaient maintenant l’antique cité. Parmi la lie du peuple courait le bruit qu’Alaric recrutait les persécutés et les esclaves en fuite et que, si la ville tombait, il y serait fait un grand massacre de chrétiens. Une nuit de touffeurs où montaient vers ses narines les effluves dantesques du Cloaca Maxima, Caius Julius décida d’aller rejoindre les Goths.

Au matin, il se dirigea vers la porte Salaria. Quand il fut tout près de la basilique Aemiliana, surgit une horde de barbares à cheval. La porte Salaria venait de céder, Rome était vaincue.

À la vue de ces centaures hurlants emportés par leur charge, la frayeur de Caius Julius fut telle qu’il se figea, paralysé, et que sa crête, dressée en éventail, le signala à l’attention d’un Goth à l’épée effilée. Sa tête, tranchée d’un seul coup, virevolta dans les airs, rebondissant contre le mur de la basilique avant de terminer sa course dans le creux de son bras gauche alors que son corps s’effondrait.

Le sac de Rome dura trois jours entiers et la basilique Aemiliana fut incendiée. C’est au quatrième matin que deux prêtres chrétiens trouvèrent le cadavre décapité. Pour eux, un corps supplicié auprès de la basilique brûlée ne pouvait appartenir qu’à un saint martyr. En chantant les louanges de Jésus Christ et en priant pour la vie éternelle du bienheureux qui venait de trouver la mort en défendant la maison de Dieu, ils déposèrent les reste de Caius Julius dans un cercueil de bois blanc qu’ils transportèrent en cortège dans le cimetière de la colline Vaticane.

Dès que le caveau fut refermé, il entama une lente  et discrète décomposition qui ne dérangea nullement ses voisins.

Il cohabitait avec la dépouille d’un saint martyr, un vrai celui-là, qui, dans sa vie terrestre, s’était appelé Félix. Ce bienheureux, officiellement reconnu tel par l’Église, était mort depuis longtemps et avait dépassé le stade de la décomposition organique.

 

[...]

 

L’abbé Théodebar exultait.

Au bout d’années de travaux harassants, de prières accumulées, de torgnoles distribuées comme autant de bénédictions, de coups de pied généreusement expédiés dans les maigres arrière-trains des novices épuisés, son projet prenait forme.

Une église était bâtie, une salle capitulaire la jouxtait et des dortoirs, peut-être un peu ambitieux, précédaient un somptueux réfectoire. Toutes ces constructions, en pierre de taille et aux couvertures de tuiles, le remplissaient d’orgueil. On commençait même à parler de son monastère dans la région.

Des dons et des novices affluaient au grand dam de l’abbaye voisine de Lagrasse, la plus ancienne des Corbières. Devant une telle concurrence génératrice de lourds préjudices matériels, les membres de ces communautés, vouées à glorifier un Dieu aimant surtout les pauvres, s’entredéchirèrent allègrement.

Les moines de Théodebar soutenaient qu’à Lagrasse on soulageait les fidèles de leur patrimoine mais pas de leurs péchés et que le Paradis y coûtait fort cher. Les accusations de concussion, captation d’héritage, faux témoignages, népotisme, trafic de sacrements allèrent bon train. En retour, les moines de Lagrasse, méprisant ces nouveaux venus dans la profession, répandaient le bruit qu’avec de tels amateurs la grâce divine était loin d’être acquise et que la maison concurrente n’avait jamais encore fait la preuve de son sérieux. La calomnie cheminait.

Théodebar décida alors de frapper un grand coup car l’abbaye voisine était en train de ruiner son fonds de commerce et, par-là, de compromettre ses chances de béatification. À l’issue d’une étude de marché, il apparut que la concurrence jouait de son ancienneté, de son savoir-faire ès divin, de sa réputation de sérieux, dus à une longue pratique. Il devait donc contre-attaquer au niveau de la sainteté intrinsèque. Son établissement devait être notoirement plus proche de Jésus que l’abbaye ennemie.

Le monastère de Lagrasse ne possédait en effet que quelques reliques de peu d’importance, de la pacotille, de la verroterie. Qui plus est, les os en question n’avaient jamais su opérer le moindre miracle ; à leur contact, les paralytiques restaient tout aussi impotents et les femmes de mauvaise vie continuaient leurs fredaines.

Théodebar avait donc besoin d’un saint presque aussi efficace et rémunérateur que saint Martin, à Tours. Il voulait surprendre son ennemi sur son point faible, le bienheureux.

 

 

[...]

 

 

L’abbé résolut alors d’envoyer à Rome des émissaires chargés d’acheter la relique la plus sainte possible.

Les moines, réunis en chapitre, se portèrent tous volontaires, voulant échapper un temps à la tyrannie et aux torgnoles de leur père abbé. Ce dernier retint les candidatures de frère Theugilde, un peu niais mais fort comme un cheval de labour, et celle de frère Antipole, moine venu des monastères de Grèce, dévoué, superstitieux et mauvaise langue à qui il confia une bourse bien garnie.

 

[...]

 

Un matin le duo monacal se mit en route, vêtu de robes de bure neuves, chaussé de cuir, ceinturé de chanvre et le bâton à la main. Il faisait chaud et les moines avaient ôté le capuchon, offrant aux feux du soleil leur tonsure fraîchement rasée. Celle de frère Theugilde, parce qu’il s’était assis de travers lors de la tonte, penchait à droite, lui donnant un air de godelureau en goguette sortant éméché d’une taverne. Celle de frère Antipole, classiquement en place, laissait voir une peau olivâtre aux nombreux angiomes.

Ceux qui restaient les regardèrent partir avec envie et ils entendirent longtemps frère Theugilde beugler un chant que l’abbé avait composé à sa propre gloire. 

Après avoir dépassé Narbonne, les deux moines rencontrèrent un convoi de marchands de Perpignan qui se rendaient à Milan. Ils décidèrent de faire la route ensemble.

Les colporteurs parlaient haut et fort d’un certain Pierre l’Ermite qui prêchait, appelant les chrétiens à aller délivrer le tombeau du Christ dans cette Jérusalem que souillait la présence des âmes damnées de Mohammed. Ils demandèrent aux moines s’ils allaient soutenir le saint homme. Frère Antipole joua au clerc bien informé, alors qu’il n’était au courant de rien ; les nouvelles du monde ne parvenaient presque jamais dans leur monastère isolé de tout. Il mentit si bien que les Catalans lui demandèrent un prêche mais en dehors de celui que leur avait appris le père abbé, il ne savait quel thème développer. Devant l’insistance des marchands, il se résolut à improviser.

Sous les yeux béats d’admiration de son acolyte, frère Antipole fut juché sur un baril d’anchois de Collioure apporté par le futur auditoire. Là, comme la pythie de Delphes sur son omphallos, environné des épaisses volutes montant du tonneau surchauffé par le soleil, le moine prêcha. Les nauséabonds effluves des poissons mûrissants habitèrent alors les narines du prédicateur qui, dans un état second, drogué par ces touffeurs extravagantes et inhumaines, exhala sans le savoir le Verbe Divin comme le Diable s’extirpe d’un exorcisé. L’auditoire, envoûté, était persuadé que Christ parlait par la bouche du saint homme. Les marchands furent éblouis par le tombeau de Notre Seigneur que frère Antipole décrivit d’après les souvenirs qu’il avait de Sainte-Sophie. Ils hurlèrent et geignirent de détresse à l’évocation des chrétiens de Jérusalem subissant les turpitudes des mahométans qu’il montra comme les moines de Lagrasse. Ils vibrèrent lorsque le frère, dans une suprême invocation et à court d’inspiration, leur donna la recette des champignons à la grecque. Ils se prosternèrent à la demande de l’orateur qui parla de l’archange saint Michel, dépeint sous les traits du père abbé. Ils jurèrent de le suivre quand, emporté par son discours, drogué à mort par les odeurs de son piédestal, il parla d’aller pourfendre l’infidèle. Pour la forme, son prêche se termina sur les seuls mots de latin qu’il possédait et dont la récitation, entrecoupée de signes de croix, donnait la formule incantatoire pour la guérison des hémorragies ou de l’hydropisie, il ne savait plus trop.

« +CARDIA+MEDIA+CARDIS+SIMPHONIS+EUMATA+LEUMATA+… »

Frère Theugilde, à bout d’émotion, pleurait, les marchands aussi. Pour ne pas être en reste, frère Antipole fondit en larmes et c’est une troupe reniflante qui reprit la route.

Les Catalans ne juraient plus que par leur prédicateur sur lequel ils veillaient jalousement de peur qu’un tel homme ne soit enrôlé de force par une autre troupe de voyageurs.

 

[...]

 

Les Romains, peuple ingénieux, avaient bien compris tout le parti qu’ils pouvaient tirer des amas de restes chrétiens qui encombraient les catacombes et les cimetières consacrés. Il y en avait tant que les commerçants, par déontologie, ne présentaient à la vente que des ossements humains, tenant pour infamant le trafic de restes d’animaux, aussi proches de l’homme fussent-ils.

Chaque marchand de relique s’organisait en famille. [...] Les cours étaient fluctuants. Quand tout allait bien, les familles romaines s’entendaient entre elles pour raréfier l’offre et faire grimper les prix. Mais il arrivait qu’un vendeur mal embouché ou en manque de liquidités se mette à casser le marché. En l’espace de quelques jours, un crâne pouvait se brader au coût de l’humérus de la semaine précédente.

 

[...]

 

Dieudonné était courtier en reliques de haut de gamme et avait pignon sur rue. Son affaire était établie près du Forum Boarium, rive gauche du Tibre.

Il avait connu des débuts fulgurants. Simple diacre misérable, il avait su bénéficier de l’influence de son oncle, fournisseur de la chapelle papale en hosties. Il s’était fait nommer diacre de la troisième région cimetériale et avait profité de la formidable expansion du marché des saintes dépouilles.

Il ne vendait jamais que d’authentiques bienheureux et pouvait à tout moment montrer à l’acheteur la tombe de provenance et désigner sur le révéré squelette l’emplacement du prélèvement de l’os. Son sérieux et sa compétence le firent très tôt connaître et il imposa des tendances, créant des besoins en fonction des stocks disponibles. [...] Recevant les deux frères venus des Corbières, Dieudonné se frotta les mains. [...]

Il mouilla ses doigts d’une salive plus parcimonieuse et feuilleta les parchemins.

« Félix (saint)

Diacre responsable devant nous : Hincmar Orsoni.

Saints os dormant ès caveau :

Un crâne sans frontal où la mâchoire fault - 200 livres d’argent.

Un os de fémur très beau - 50 livres d’argent.

Item, une cage thoracique où fault une côte flottante - 45 livres d’argent.

Item, 2 radius et 2 humérus - l’unité 5 livres d’argent.

Le lot - 18 livres d’argent.

Item, un bassin - 1 livre d’argent.

Item, 2 omoplates dont une est effritée - le lot 6 livres d’argent.

Item, une colonne vertébrale dont l’atlas fut tranché par les maudits - 20 livres d’argent. »

L’énumération fut suivie d’une lecture de la vie de saint Félix.

Les deux frères se regardèrent. Theugilde, sans opinion, lut la satisfaction dans les yeux de frère Antipole. Ce dernier se réjouissait que le crâne du bienheureux, la partie noble du saint, soit encore disponible tout en restant dans une gamme de prix à sa portée. [...] Frère Antipole enfouit la relique dans un grand sac de cuir.

Les deux clercs, heureux, sortirent et cheminèrent en récitant leur litanie.

« +CARDIA+MEDIA+CARDIS+SIMPHONIS+EUMATA+LEUMATA+… »

Alors, tout au long de l’ancienne via Appia que les moines suivaient pour rejoindre leur auberge, ceux qui mouraient pour cause d’hémorragies ou d’hydropisie furent miraculeusement guéris.

 

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