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SexandSang

Fiche résumé

 

Une jeune aide soignante va se plaindre au chef de service au sujet d’un patient qui s’est encore permis de lui toucher les fesses.

Le professeur Ribauchon – le chef de service- est un homme étrange, austère et lugubre. C’est aussi un homme vicieux qui, sous prétexte d’aider la jeune femme à distinguer entre un geste paternel (le patient a plus de 80 ans) et un geste réellement intentionné, il la palpe, l’excite et s’apprête à abuser quelque peu de sa position dominante.

Surpris par Bertrand, son interne, il n’en est point gêné. La jeune femme en profite pour s’esquiver. L’interne reconnaît que l’aide soignante a un fessier attirant ; c’est ce qu’il dit préférer. Ribauchon fait semblant de s’en inquiéter et lui conseille d’aller consulter son collègue psychiatre, le professeur Trobler, un être caricatural, homosexuel et déboussolé.

Le lendemain, Ribauchon hèle Maéva (l’aide soignante) dans le couloir du service et l’invite à une soirée. Elle se laisse faire. La soirée dans un ancien relais de chasse est franchement salace. Une fois de plus, Maéva s’esquive.

Contrarié, Ribauchon la raccompagne chez elle et au petit matin, un voisin la trouve sur son palier, la nuque brisée.

D’autres personnages évoluant dans l’environnement de Ribauchon seront également assassinés dans des conditions terribles.

Un officier de police exotique, sosie du lieutenant Colombo est chargé de l’affaire. Tout d’abord, cette ressemblance prête à rire. Puis de moins en moins…

Les soupçons se portent sur Ribauchon mais aussi sur Bertrand qualifié par le psychiatre de schizophrène imprévisible et dangereux, puis également sur sa femme, Sophie qui a rejeté les avances de Ribauchon et s’est montrée jalouse de son mari. Ces soupçons sont « tournants » passant d’un personnage à l’autre...

 

********

 

 

I

        

 

Lundi 20 avril – 8 heures.

      Rageuse, le menton haut, Maéva claqua la porte derrière elle et fila dans le couloir vers le bureau des infirmières. Après une nuit agitée, elle s’était levée du mauvais pied sans trop savoir pourquoi. Peut-être à cause de Jack qui n’avait toujours pas quitté l’appartement comme prévu, peut-être à cause de ce ciel pesant de nuages gris au-dessus de la ville... Une journée maussade et tendue s’annonçait.

    De la fenêtre  de son modeste salon, elle avait donné un coup d’œil machinal vers l’hôpital perché là-haut sur la colline. Après un petit quart d’heure de trajet par la voie rapide elle y serait pour y rester jusqu’à l’heure de la relève, en milieu d’après-midi.

      Son seul plaisir dans ce travail ingrat était le regard que la plupart des hommes portait sur elle avec cet air détaché qui en disait long sur leur gamberge sans trop oser aller plus loin… On pouvait les comprendre ! Sculpté par ses 25 ans ou guère plus, son corps parfait était à faire bramer un caribou même en dehors de la saison de rut. Elle avait des seins ronds et fermes comme des pamplemousses, une taille fine marquant à ravir des hanches arrondies à souhait et sa croupe bombée sous sa courbure de reins était à faire pâlir les chutes du Niagara. Avec une peau de vraie blonde, son visage d’ange s’éclairait de grands yeux bleus, brillants comme des étoiles 

      Pourtant ce matin-là elle n’était vraiment pas au mieux de sa forme ; à cause de son ami Jack, bien sûr. Elle l’avait enfin rencontré après une longue absence.

      Au début elle l’avait cherché un peu partout, depuis son club de tennis jusque dans les boites glauques où il avait l’habitude de traîner après avoir lâché ses pinceaux. Mais Jack restait introuvable ! Il s’était dissout dans l’atmosphère ! La dernière fois qu’elle l’avait rencontré, presque par hasard, c’était au « Blue Bird », cette boite de nuit branchée, haut lieu de rencontre étrange entre le BCBG et le non-conformisme.

      C’est en ce même lieu qu’elle l’avait enfin retrouvé après cette absence contrainte et forcée : l’artiste avait passé ces derniers mois en taule à cause de son amour pour les toiles de Cézanne. Il s’était laissé aller à en fourguer des toutes fraîches à quelques bourgeois crédules par l’intermédiaire d’un antiquaire véreux. Pas de bol, Jack ! L’antiquaire était déjà surveillé par les flics pour une autre affaire de faux.

      Finalement, tout fraîchement à l’air libre, il avait raccompagné Maéva chez elle avec l’intention sournoise de s’y incruster. Sans un sou vaillant en poche, trouver le gîte, le couvert et une belle créature en prime dans le plumard était pour lui une aubaine.

      Erreur, Jack !

      La belle n’était pas fidèle et avait horreur de pantoufler ! Elle se voulait libre, libre de choisir en tout, sans avoir à rendre compte à quiconque et certainement pas à ce bidouilleur du pinceau qu’elle aimait bien avoir sous la main, mais selon son seul désir !

      En cette heure matinale le personnel soignant était encore dispersé dans le service, le bureau des infirmières désert. Trois silhouettes attirèrent cependant son attention derrière la vitre opaque de la salle à pansements. Blême de colère, elle s’y précipita comme une tornade.

      Deux filles en bleu et une autre en blanc se pressaient autour de la cafetière installée sur la paillasse. Elle se planta devant l’infirmière en claquant du talon contre le carrelage.

– J’en ai assez ! s’écria-t-elle. Il m’a encore mis la main aux fesses ! Si ça se reproduit, je n’entrerai plus dans sa chambre. D’ailleurs je m’en vais de ce pas en prévenir le patron !

      Les deux femmes de service ricanèrent en avalant leur café ; elles ne  connaissaient Maéva que depuis peu mais sa réputation n’était déjà plus à faire. Il suffisait d’observer ses minauderies avec certains hommes du service pour comprendre que la jeune femme n’était pas foncièrement farouche. En tous cas elles savaient que d’ordinaire les mains aux fesses n’avaient pas l’air de lui déplaire.

      L’infirmière, une femme d’une cinquantaine d’années au visage rougeaud de fermière élevée au lait entier, marqua sa surprise :

– Qui « il » ? lui demanda-t-elle.

      Maéva haussa les épaules, comme si cela allait de soi.

– Je parle de monsieur Molina ! C’est un vieux cochon !

– Je comprends mieux ! ironisa l’une des femmes de service.

      C’était une petite boulotte au nez en pied de marmite et aux dents écartées. Elle sous-entendait, bien sûr, que si monsieur Molina avait été plus jeune et à son goût, elle ne serait pas venue s’en plaindre.

      L’infirmière eut un sourire. En vingt-cinq ans de carrière elle en avait vu et entendu d’autres ! La colère de sa jeune aide soignante l’amusait. Le malade en question avait passé les 85 ans et ne pouvait plus lui faire grand mal.

– Voyons, Maéva ! fit-elle sur un ton léger. Tu sais bien que ce monsieur n’a plus toute sa tête…

– Je le sais. Mais il a ses mains, et sous prétexte qu’il n’a plus sa tête, il n’a pas à me les faire courir sur les fesses !

      Sans insister autrement, elle lança un regard dédaigneux sur les femmes de service, estimant que leurs physiques ramassés près du sol ne devaient pas attirer beaucoup de mains, même parmi les plus finissantes.

      Toujours aussi furieuse, elle tourna les talons et arpenta de nouveau le couloir blanc et vert jusqu’à la porte décorée en son centre d’une petite plaque en matière plastique sur laquelle était gravé le nom du chef de service : « Pr. Hyacinthe Ribauchon ».

      C’était un grand type qui ne portait pas le poids de sa proche cinquantaine. Il était au contraire sec comme une trique, le cheveu dru, noir et plaqué en arrière battant légèrement en retraite au-dessus d’un large front. Ses yeux perçants tout aussi sombres et sa bouche fine ornée de dents blanches bien rangées de part et d’autre de canines pointues lui donnaient un air de vague cousinage avec Dracula ou tout autre vampire.

      Cet homme aux attitudes rigides, toujours lointain, froid et hautain, volontiers cynique, fascinait par son mystère. Certains le disaient profondément religieux car il ne ratait jamais la messe du dimanche ; d’autres allaient jusqu’à lui prêter des tendances mystiques, sans doute à cause de cette impression de profonde intériorisation que donnait son visage éternellement fermé ; mais d’autres encore le raillaient sans mieux le connaître en disant de lui qu’il était satanique et débauché et qu’il appréciait la messe uniquement parce qu’il y vivait sa propre présence comme une épine de plus dans la chair du Christ ! Appréciation sans nul doute excessive, mais l’impression que dégageait son personnage cadrait assez bien avec le blasphème.

– Entrez ! lança-t-il de sa voix métallique.

      La porte s’ouvrit sur la belle Maéva tout émue d’avoir osé venir jusqu’ici, dans le temple glacial de ce maître du bistouri, austère, courbant légèrement l’échine sous le poids de ses lauriers.

      Sur le seuil, elle marqua un temps d’arrêt avant de s’engager dans cet antre où, éternellement aveuglée par un store vénitien, la lumière du jour ne pénétrait jamais.

      Lorsqu’il leva les yeux sur elle, Maéva se sentit oppressée par ce regard impénétrable suspendu dans le halo de la seule lampe éclairée posée sur le bureau, laissant le reste de la pièce dans la pénombre.

– Eh bien ? fit-il avec impatience. Je vous écoute !

      Elle repoussa doucement la porte derrière elle et s’avança de quelques pas.

– Monsieur, commença-t-elle en balbutiant, c’est au sujet de monsieur Molina…

      Elle ne parvint pas à en dire plus ; sa gorge se nouait. Alors elle se détourna machinalement en balayant ce cabinet de consultation étrangement encombré de masques africains, de quelques photos sous cadres représentant des personnages atteints de toutes sortes de malformations osseuses et dans un angle, à l’aplomb d’un tableau exprimant la douleur d’un saint martyrisé, deux fauteuils recouverts de velours rouge encadraient une table basse de style flamand aux pieds sculptés d’une multitude de personnages torturés.

      Seule, dans un cadre couleur saphir placé à l’aplomb du bureau, une photo de femme au regard lumineux offrait son sourire pour donner un brin d’humanité à ce décor sinistre

– Alors ? s’impatienta encore le mandarin.

      La fille sursauta.

– Monsieur, se mit-elle à bêler, chaque fois que j’entre dans sa chambre, il me touche les fesses ! C’est inadmissible, non ?

– Monsieur Molina ? fit le maître impavide.

– Oui, vous savez bien, le patient de la chambre 28.

– Ah ! Oui, je vois qui c’est. Mais c’est une relique ! Il ne faut pas vous en formaliser. Encore que… Tout dépend comment il vous les touche. Cela peut être innocent ou bien…

      Il lui fit signe avec la main.

– Approchez-vous, mon enfant…

      L’air sévère, Ribauchon était resté assis derrière son imposant bureau. Maéva le contourna et se planta devant lui, raide comme un piquet de tomates.

– Approchez-vous encore, n’ayez pas peur. Et tournez-vous. Je vais vous montrer…

      D’un pas mécanique, tendue par le trac, elle colla ses cuisses contre l’accoudoir du trône du Seigneur des lieux et s’exécuta en lui présentant sa croupe presque à nu sous une blouse légère épousant clairement ses formes attrayantes.

      Il lui plaqua ses deux mains sur les fesses et les malaxa doucement.

– Si c’est ainsi qu’il vous touche, lui dit-il, il n’y a pas de quoi en prendre ombrage. Cela peut être machinal et bienveillant, même affectueux. Par contre…

      D’un geste sûr, empreint d’une grande habileté, il lui glissa les doigts entre les fesses et les fit descendre lentement vers l’entrejambe.

– Par contre, répéta-t-il avec lenteur, si c’est comme cela, alors on peut avoir des doutes sur la pureté de ses intentions.

      Maéva restait immobile, tétanisée par cette main experte. Elle en éprouvait un sentiment étrange, une sorte de trouble indéfini qui lui empourprait les joues et lui interdisait tout mouvement de retrait. Elle n’avait encore jamais ressenti une telle émotion, partagée entre le plaisir et la crainte, la révolte et l’abandon.

      Sans quitter son siège, le professeur se pencha en avant jusqu’à pouvoir lui saisir les chevilles, puis remonta lentement ses mains sous la blouse, les doigts tendus vers le haut, lui frôlant à peine les mollets, puis les genoux, les cuisses et jusqu’à la taille qu’il ceignit fortement, hypnotisé par ce qu’il voyait : la blouse remontée reposant sur ses avant-bras dégageait des fesses gourmandes, à peine séparées par le filet d’un string.

– Quel cul ! s’exclama-t-il. Il est si désirable, si parfait… Il ne lui manque que la parole ! De quoi vous plaignez-vous ?

      La fille lui répondit d’une voix chevrotante :

– Monsieur… C’est juste des mains de monsieur Molina que je me plains…

– Tu as dit « des mains de monsieur Molina ». Donc, pas des miennes… Comme tu as raison !

      Sa voix raisonnait en sourdine, sèche, toujours métallique.

      Maéva sentait son sang lui monter à la tête, son regard se troubler et son cœur battre à rompre comme jamais. Elle ne savait plus si elle devait se défendre, si seulement elle en avait envie, ou bien accepter. Accepter sa mise à nu, accepter la langue de Ribauchon qui maintenant lui courait sur la peau comme s’il allait la dévorer.

      Puis elle sentit le souffle court du professeur lui chauffer les reins lorsqu’elle l’entendit chuchoter :

– Si c’est ainsi que fait Molina, ce n’est plus innocent ; c’est qu’il a envie de toi, Catherine !

– Maéva ! osa-t-elle corriger.

– C’est pareil ! lui répondit le Professeur en lui mordillant les fesses.

      Elle restait figée, le grain de peau épaissi par la chair de poule et ne lui répondait pas. Alors il se dressa brusquement, dégrafa sa ceinture, laissa choir son pantalon sur ses chevilles…

      A cet instant, un « toc-toc » résonna à peine et la porte s’ouvrit sur un homme jeune, d’une trentaine d’années. Il était de taille moyenne, les cheveux frisés d’un châtain tirant sur le roux ; ses yeux étaient ronds, assez foncés, et son nez paraissait minuscule au milieu d’une face lunaire.

      Surpris en découvrant la scène, il esquissa un mouvement de repli tout en se plaçant instinctivement devant les yeux la radiographie qu’il transportait avec lui.

      Nullement gêné par sa posture, Ribauchon stoppa ce début de retraite sur un ton impérieux :

– Mais entre donc, Bertrand ! Et referme cette porte !

– C’est que… Je ne voudrais pas vous déranger, s’excusa-t-il.

– Tu ne me dérange pas. Donne-moi cette radio !

      Il saisit le cliché que lui tendait Bertrand, le plaça devant lui à bout de bras, plissa les yeux. C’était un os, probablement un fémur.

– Tout cela est parfait, marmonna-t-il. Tu peux lui retirer ce plâtre. Mais un peu de kinésithérapie ne lui fera pas de mal. Envoie-le chez Moulot avec 20 séances pour commencer.

      Il restitua la radio, se laissa choir dans son fauteuil sans remonter son pantalon. Bertrand s’excusa encore :

– Je suis désolé, Monsieur. Si j’avais pu prévoir…

– Aucune importance, te dis-je ! D’ailleurs, j’ai un coup de fil à passer.

      Maéva lança un sourire gêné vers l’interne tout en s’esquiva comme un feu follet. Il lui rendit son sourire puis, lorsqu’il entendit la porte claquer derrière lui, il s’adressa à Ribauchon :

– Elle a un sacré cul ! fit-il en écarquillant les yeux. Un bon coup là-dedans… C’est ce que je préfère !

      Le professeur sursauta, se redressa d’un bond en s’appuyant des mains sur le bord du bureau, faussement stupéfait.

– Si tu n’aimes que cela, s’écria-t-il, c’est que tu es homo !

      Le jeune homme resta brièvement figé avant de réagir.

– Mais non ! protesta-t-il en devenant blême. Je suis marié…

– Cela ne veut rien dire !

      Il avait déclaré cela avec le plus grand sérieux, abusant de son prestige pour désarçonner ce jeune homme qu’il savait fragile. Il ajouta encore comme s’il voulait l’achever en misant sournoisement sur son incroyable naïveté :

– Tu devrais consulter Trobler ; c’est un excellent psychothérapeute. Peut-être pourra-t-il te sauver… Rien n’est forcément perdu ! Et qu’en pense ta femme ?

– Rien…

– En es-tu si sûr ? Peut-être en souffre-t-elle en silence ? Tu devrais t’en inquiéter si tu ne veux pas qu’elle te quitte ! Un jour, cela pourrait arriver ! Lui en as-tu seulement parlé ?

      L’autre remuait négativement la tête en faisant des yeux encore plus ronds que d’habitude ; il buvait les paroles du maître tout en pensant à sa femme qu’il aimait.

– Non ! parvint-il à répondre. Nous n’avons jamais parlé de cela. Il n’y avait pas de raison… Je me sens tout à fait normal !

– Tu as tort ! Tu aurais dû lui en parler, ne serait-ce que pour juger de sa réaction. Mais peut-être ne l’oses-tu pas ? Ton homosexualité refoulée est en train de dresser un mur entre vous deux. Sais-tu que le désespoir d’une femme se lit sur son visage ? Même sur une photo on peut le deviner…

       L’interne s’envoya prestement une main dans la poche arrière du pantalon, en retira un portefeuille ; il l’ouvrit, en sortit une photo et la tendit au professeur.

– Tenez, Monsieur, j’en ai une ici. Elle n’est pas de très bonne qualité, c’est une photo de plage, mais on voit assez bien le visage de ma Sophie.

      Ribauchon s’étira mollement au-dessus du bureau, tendit le bras et saisit la photo, puis il se renvoya dans son fauteuil.

      Sophie était ravissante. En souriant à l’objectif, elle montrait deux incisives blanches, longues et carrées ; son minois de souris folle était à croquer comme le reste. On devinait ses yeux très noirs pétillants comme du champagne sous de grandes lunettes rondes. Et une brunette pareille, avec de grandes dents et portant lunettes… « Miam-miam ! » se disait Ribauchon.

      Il examina encore la photo puis il poussa un long soupir en la rendant à Bertrand.

– Elle n’a pas l’air d’être très heureuse, soupira-t-il encore en faisant la grimace. Si tu veux la garder, écoute mon conseil : il faut lui parler !

– Ben… Euh… fit Bertrand pour toute réponse.

– C’est délicat, je le reconnais. Veux-tu que je le fasse à ta place ?

– Oh ! Monsieur… Je ne voudrais pas vous embarrasser !

      « Mais non, mais non… » faisait Ribauchon en contournant son bureau, toujours en traînant les pieds emprisonnés dans son froc. Il s’approcha de Bertrand et lui posa une main paternelle sur l’épaule.

– Je t’aime bien, mon petit Bertrand ! Si je te le propose, c’est que je m’en fais un devoir ! Tu pourrais m’inviter à dîner un de ces soirs. Mine de rien, j’aborderai le sujet pour la faire parler. Ensuite, la balle sera dans ton camp : tu devras tirer les conséquences de ce qu’elle aura dit. En attendant, ne néglige pas Trobler. Tu peux aller le voir de ma part ; je lui en toucherai deux mots.

– D’accord, d’accord… fit Bertrand sur un ton affligé.

      Puis il se retira à la manière de Maéva, comme un feu follet, mais sans aucun sourire. Le Maître s’était-il moqué de lui ou bien était-il sérieux ? Bertrand n’en savait rien…

     

Lundi 20 avril – 16 heures.

      Une gueule d’angle aigu surmontée d’une tignasse brune, raide, profuse, et par endroits dérangée par des mèches folles, des oreilles rabattues vers l’avant et concaves comme des voiles de trimaran gonflées par la tempête, des yeux de taupe derrière des verres à double foyer et un nez droit et long surplombant une bouche en lame de rasoir surlignant un menton étroit fortement rentré, telle était la trogne d’un Trobler abordant la cinquantaine dans sa peau de petit homme décharné aux gestes brusques et désordonnés.

      Les murs de son cabinet étaient tapissés de visages dérangés, tantôt à faire rire à l’encontre de toute charité, tantôt comme on n’aurait pas aimé en rencontrer la nuit dans un coin sombre.

      Trobler s’intégrait si parfaitement dans cet angoissant bestiaire que ces photos auraient pu être les siennes à divers stades de sa vie.

– Mettons tout de suite les choses au clair, mon Cher confrère, commença-t-il sèchement. Je suis neuropsychiatre, pas psychanalyste…

      Tout étriqué dans sa veste blanche d’interne, Bertrand se contentait d’opiner du chef sans oser piper mot. Il n’avait pas vraiment gobé les salades de Ribauchon, mais il avait suffisamment lu de traités de psychanalyse pour se poser des questions. D’après Freud… D’après Freud, oui… Et d’après Ribauchon… Mais Ribauchon était-il le mieux placé pour évaluer ce genre de chose ? Il voulait en avoir le cœur net et consulter un psychiatre ne l’engageait à rien !

      Trobler poursuivait nerveusement sa litanie en suivant du regard le balancier de l’horloge comtoise encombrant le devant de son bureau :

– Je suis neuropsychiatre et non pas psychanalyste, répétait-il en frappant du poing. La psychanalyse, pour moi, c’est du caca !

      Bertrand se sentit rassuré par cette appréciation parce qu’elle allait dans son sens. Mais lorsque le psy s’étira brusquement vers lui en faisant une horrible grimace, il sursauta sur son siège.

– Du caca ! confirma-t-il en prenant un air méchant. La maladie mentale est une invention des Freud et consorts. La seule maladie que je connaisse est celle qui atteint le soma du grec sômatos qui signifie « corps ». Je parle de la langue grecque, bien entendu, pas d’un personnage. Ou si un grec de ce nom existe, j’insiste sur le fait que la maladie peut atteindre tout le monde et pas seulement celui-là ! Les détraqués mentaux ne le sont que parce qu’ils sont détraqués sur le plan somatique. Ainsi, le dérèglement psychique n’est que la conséquence visible d’une atteinte somatique invisible ! M’avez-vous bien compris ?

– Oui… Oui… Je crois, faisait Bertrand en se triturant les phalanges.

       Il commençait à se demandait s’il était au bon endroit, s’il avait eu raison de céder à sa propre curiosité en écoutant Ribauchon et de s’absenter de son service de chirurgie osseuse pour se livrer à ce Trobler qu’il ne connaissait que de vue pour l’avoir croisé à l’étage du dessous en grimpant par l’escalier.

      Trobler se prit le front entre le pouce et l’index, les yeux toujours rivés sur le balancier de l’horloge comtoise. Il resta ainsi silencieux un long moment puis, l’œil affolé par des clignements intempestifs, il pointa sa face hargneuse sur Bertrand. Avant de prononcer le premier mot, d’un mouvement latéral et convulsif, il remua fortement la tête en lâchant dans ses joues un long souffle hachuré à la manière d’un bourin en fin de course. Puis il se figea tel une statue de pierre sculptée par un artiste halluciné. Emergeant enfin de cet état cataleptique, comme s’il avait tout oublié de l’instant passé, sa voix aigrelette se remit à vibrer :

– Quel est votre problème, jeune homme ?

      A peine la question posée, son cerveau lança aussitôt la restauration des données. Il frappa encore fortement du poing sur le bureau.

– Ah ! oui, se mit-il à beugler. Ribauchon m’en a parlé. C’est vous la… le…Enfin, quoi, le sodomite, n’est-ce pas ?

– Il ne faut pas exagérer, lui répondit Bertrand tout penaud. Cela ne m’arrive pas tous les jours. Des fois j’y pense… J’ai mes excuses…

      Trobler le coupa, l’œil agressif, le ton virulent :

– Combien de fois par semaine ?

      Bertrand haussa les épaules en affichant une moue incertaine.

– Je ne sais pas… Il m’arrive d’y penser, c’est tout.

– Alors, je comprends mieux ! L’impuissance pousse toujours à la perversion. L’homosexuel vrai n’est pas pervers, tandis que l’hétérosexuel qui songe à se comporter comme tel… Ce n’est pas du même tonneau ! Me comprenez-vous ? L’impuissance provient souvent d’un problème circulatoire : les vaisseaux se bouchent, le sang irrigue mal le corps caverneux et l’érection se dégrade. Au début de l’affection l’érection passe de dure à semi-dure, puis semi-molle et enfin…

      Il fit une grimace de dégoût en ajoutant :

– Molle !… Il faut alors s’exciter davantage pour faire monter la pression sanguine et pour cela,  on finit par verser dans la perversion !

– La perversion ? Vous croyez ?

      Trobler opina fortement du chef au point d’en agiter ses tifs hirsutes comme s’il était exposé en plein Mistral.

– Oui ! confirma-t-il en sortant les dents. Encore que… Si ce n’est pas habituel mais seulement passager…

      Il sortit encore les dents, serra un poing et du plat de l’autre main frappa fortement par-dessus.

– … Un bon coup dans le cul, de temps en temps, ça fait pas de mal !

      Il se renvoya en arrière tout en rabattant son poing sur la table.

– Bon ! fit-il comme pour conclure. Je vais vous prescrire un petit inhibiteur de la monoamine-oxydase utilisé dans le traitement des états dépressifs mais qui, dans votre cas, présente l’avantage de modifier la pression artérielle. Par contre ce type de médicament interagit de façon néfaste avec la tyramine de certains aliments. Il va donc falloir vous mettre au régime : plus de fromage, ni bière, ni vin, ni foie de volaille… bref ! Des légumes, mon cher, des légumes… Les carottes sont très vitaminées et du meilleur effet sur la sexualité. Regardez les lapins…

– Vous voulez me faire bouffer comme un lapin ? s’insurgea le patient.

– Pour apprendre à baiser comme un lapin, c’est indispensable ! lui rétorqua Trobler.

      Après un bref silence il prit un air sinistre en marmonnant entre ses dents :

– Et si ça ne suffit pas…

– Si ça ne suffit pas ? s’inquiéta Bertrand.

– Nous verrons, mon cher, nous verrons... Nous n’en sommes pas encore là ! Certains de mes confrères ont la fâcheuse habitude de passer immédiatement à la méthode forte : cure de sakel… électrochocs… lobotomie… Quant à moi, j’estime que nous serons toujours à temps d’y venir. Je préfère procéder par étapes.

      Il fit une nouvelle pause avant de relancer la machine :

– Etes-vous actuellement sous traitement ?

– Non.

– Aucun traitement ?

– Aucun.

– Ribauchon m’a parlé de votre… Disons de votre malaise, l’autre jour, en salle d’opération. Cela vous arrive souvent ?

      Bertrand se sentait de plus en plus tendu.

      « Nous y voilà ! » se dit-il. Sous prétexte d’une histoire absurde, était-ce là la vraie raison pour laquelle Ribauchon l’avait poussé dans les pattes de Trobler ? Probable !

      Il lui répondit entre les dents :

– Non. Parfois… C’est la fatigue.

– Quand vous teniez ce scalpel, d’une façon qui, semble-t-il n’est pas habituelle, que ressentiez-vous ?

– Je vous l’ai dit : de la fatigue.

– De la fatigue… répéta Trobler sur le ton de celui qui n’est pas convaincu. Vous est-il déjà arrivé de perdre connaissance ?

– Non.

– Vous sentez-vous parfois devenir violent ?

– Comme tout le monde, dans certaines circonstances… Par exemple, si je me sens agressé… Sans pour autant passer à l’acte !

– Agressé… répéta Trobler en hochant lentement du chef. Et cela vous arrive souvent de vous sentir agressé ?

– Parfois. Pas vous ?

– Ce n’est pas de moi qu’il s’agit, lui répondit le psy en esquissant un sourire fuyant. Y-a-t-il des personnes dont la présence vous irrite ?

– Parfois, mais personne en particulier. Le manque de logique dans le comportement ou dans le discours m’agace.

– Que faites-vous alors ?

– Rien. Je préfère fermer les vannes ou m’en aller.

– Alors je ne vais pas vous agacer davantage. Nous allons nous en tenir là pour aujourd’hui. N’oubliez pas de prendre vos pilules régulièrement. Je veux vous revoir dans une semaine pour faire le point et si nécessaire, nous ajusterons le traitement. Ce sera aussi l’occasion de procéder à quelques examens complémentaires… Un petit scanner du cerveau ne serait peut-être pas inutile.

      Se saisissant d’un stylo à encre d’une étanchéité douteuse, il commença à griffonner sur son bloc d’ordonnances, puis il en détacha le feuillet  décoré en bleu par ses empreintes digitales et le tendit à Bertrand.

– Voilà ! fit-il visiblement satisfait de son œuvre. Nous allons commencer par ces quelques analyses histoire de voir si tout tourne rond dans votre usine biochimique.

      Il se leva, fit le tour de son bureau ; la consultation était terminée. Bertrand se leva à son tour et prit la main que lui tendait Trobler pour le raccompagner vers la sortie.

– Pour les médicaments, je vous ferai monter votre ordonnance dans le service, lui dit-il sur le pas de la porte sans lui lâcher la main.

      Puis il ajouta avec un petit sourire forcé :

– Je ne vous l’ai pas encore demandé, mais autant que ce soit dit : avez-vous déjà ressenti une attirance pour un homme ?

– Franchement, non.

– Dommage, fit Trobler en lui lâchant la main. Vraiment dommage… Vous êtes plutôt beau garçon.

 

Mardi 21 avril – 20H30.

      Un soleil diffus et rougeoyant s’était couché sur ce jour d’avril encore frais.

      Costume noir et cravate noire sur chemise blanche, Ribauchon claqua derrière lui la portière de sa Mercedes garée le long du trottoir.

      Il s’étira légèrement en prenant le temps d’examiner la maisonnette implantée en arrière d’un jardinet fermé par un portail donnant sur une courte allée en « Y » dont une branche conduisait à l’habitation et l’autre au garage qui s’y trouvait adossé. Bertrand résidait avec sa femme dans ce petit lotissement fleuri où les pavillons s’entassaient, seulement séparés les uns des autres par de minuscules espaces verts, bordés de clôtures en bois.

      Faute de trouver une sonnette installée au portail il s’engagea dans le jardinet tout en humant le bouquet de fleurs qu’il destinait à Sophie et, en quelques enjambées, atteignit le perron. Il frappa à la porte.

      Après une brève attente, Sophie apparut en lui offrant un grand sourire.

– Bonsoir, Professeur ! Nous sommes heureux de vous accueillir.

– Bonsoir Sophie, lui répondit-il en lui tendant les fleurs. Vous permettez que je vous appelle Sophie, n’est-ce pas ?

      Elle prit le bouquet en s’effaçant.

– Bien sûr ! fit-elle toujours en souriant. Et merci pour les fleurs, elles sont ravissantes.

– Pas autant que vous ! lui répliqua-t-il sur un ton fiévreux tout en la déshabillant d’un regard incendiaire.

      Sophie se sentit gênée, presque coupable d’être l’objet d’une telle attention.

      Bertrand apparut à cet instant, la main tendue, tout ému de recevoir pareille sommité en sa demeure, même sous prétexte d’un motif qui lui paraissait désormais dérisoire et lointain. Ils échangèrent quelques brèves convenances puis, Sophie les invita à s’asseoir dans le salon. Elle avait disposé divers petits plats pour l’apéritif sur une table basse circulaire emprisonnée entre un canapé et deux fauteuils tapissés de cuir beige.

– Vous êtes bien installés, fit Ribauchon en laissant courir son regard.

      Ce n’était pas très grand, mais bien arrangé, même assez coquet. La pièce était encore éclairée par les dernières lueurs du jour adoucie au travers d’un voilage fin tendu devant la baie. Des éclairages indirects s’apprêtaient à prendre le relais en cette heure crépusculaire. Des murs blancs mettaient en valeur des œuvres picturales d’artistes locaux ; ici une commode ancienne supportait quelques bibelots côtoyant une pile de livres aux reliures anciennes ; là, à même le sol, un tam-tam africain, bas et large, servait de pied à un vase empli de roses rouges.

– Une vraie bonbonnière ! s’exclama encore le professeur après avoir fait son tour d’horizon. Mes félicitations, Sophie, vous avez très bon goût. Car je suppose que cette décoration très féminine est votre œuvre, n’est-ce pas ?

– Pas vraiment, lui répondit-elle. Bertrand y a beaucoup mis du sien.

– Ah ! fit Ribauchon en soulevant les sourcils. Très féminin quand même…

      Sophie esquissa un sourire.

– Bertrand va servir pendant que je vous fausse compagnie quelques instants, dit-elle. Excusez-moi, mais j’ai des obligations à remplir dans la cuisine.

– Faites donc, je vous en prie ! lui répondit Ribauchon.

      Il la suivit du regard pendant qu’elle s’éloignait dans le contre-jour. Elle était assez grande et mince ; sa jupe légère laissait deviner en ombres chinoises des jambes longues, bien droites, se terminant en apothéose sur des hanches à peine arrondies et un fessier appétissant. Avant cela il avait déjà remarqué sa poitrine avantageuse pointer sous un chemisier sans soutien-gorge. Bien qu’approchant la trentaine elle se coiffait encore comme une gamine avec des couettes couleur corbeau encadrant un visage finement allongé aux traits délicats. Comme sur la photo, ses dents de devant légèrement plus longues que les autres lui donnaient un air de souris espiègle, malicieuse et fragile.

– Que prenez-vous ? lui demanda Bertrand.

      Ribauchon tendit l’index vers une bouteille.

– Un whisky sera très bien pour moi.

      Puis il reprit à voix basse :

– As-tu vu Trobler ?

– Oui. Mais je crois qu’il est fou ! Sophie n’est pas au courant de cette consultation.

– Tu as bien fait. Elle sera toujours à temps d’apprendre. Mais pour Trobler, tu te trompes. Certes, il surprend un peu, mais c’est un crack dans son domaine. Tu devrais lui faire confiance.

– Il surprend dites-vous ? C’est peu dire !…Savez-vous ce qu’il m’a prescrit ? Un traitement habituellement réservé aux schizophrènes en comptant sur ses effets secondaires pour augmenter ma pression artérielle sans plus de précaution ! Aucune exploration fonctionnelle… rien ! Je vous dis qu’il est fou !

      Ribauchon prit un air embarrassé. Il insista :

– C’est tout de même un professeur unanimement reconnu par la Faculté ! Ne te fie pas aux apparences. S’il t’a prescrit ce traitement c’est qu’il doit avoir ses raisons... Les psychiatres ne disent pas toujours tout à leurs patients…

      Bertrand accusa le coup. Si le traitement était adapté, cela signifiait que Trobler avait diagnostiqué une schizophrénie. Ce que venait de dire Ribauchon ne signifiait pas autre chose.

      Sophie réapparut à cet instant avec un petit tablier blanc noué autour de la taille. Les deux hommes cessèrent aussitôt de parler.

– Quel silence ! fit-elle avec bonne humeur. Seriez-vous en train d’échanger des secrets ?

– Des secrets ? fit Ribauchon. Dire à Bertrand que vous êtes ravissante et qu’il a beaucoup de chance n’est certainement pas un secret ! Cela pourrait être tout au plus un regret de ne pas être à sa place.

      Sophie se tortilla avec quelque gaucherie en se dirigeant vers un fauteuil.

– Vous me flattez Professeur ! fit-elle en baissant les yeux.

      Elle se posa, saisit le verre que Bertrand lui tendait et ajouta en affichant son éternel sourire :

– Si vous me connaissiez mieux, vous changeriez d’avis : j’ai un caractère infernal ! N’est-ce pas, Bertrand ?

      Bertrand haussa les épaule en lui renvoyant son sourire.

– Bien sûr que non ! Tu es adorable, ma chérie !

– Je n’en doute pas, enchaîna Ribauchon. On dit que le visage est le miroir de l’âme ; c’est sans doute vrai mais insuffisant. Tout le corps est le miroir de l’âme ! Et avec un corps pareil, vous ne pouvez qu’être douce et agréable.

      Sophie pouffa en reposant son verre tout en levant de grands yeux étonnés.

– Seriez-vous le tenant d’une nouvelle psychologie, Professeur ?

– Non. Il y a des choses sur lesquelles il est inutile de théoriser ; l’instinct suffit. Et mon instinct m’a toujours dit ces choses que l’on devine sans  qu’il soit utile d’en expliquer la raison.

– Vous m’impressionnez, fit-elle en découvrant ses dents de souris.

– Le professeur impressionne beaucoup de monde, tu sais… fit Bertrand

      Ribauchon afficha une moue faussement modeste.

– N’exagérons pas ! Vous allez bientôt me faire passer pour un monstre, alors que je ne suis qu’un être humain… Avec ses faiblesses…

      Cet aveu de faiblesses n’était pas innocent ; à l’évidence, il appelait une question :

      « Lesquelles ? »

      Mais ni Bertrand ni Sophie n’osèrent la poser. Comprenant qu’aucun des deux ne prendrait la balle au bond, le professeur décida de la relancer avec malice :

– Je ne vous dirai pas lesquelles, j’aurais trop peur de vous ennuyer en vous parlant de moi. D’autant qu’il ne s’agit de rien d’exceptionnel. Au contraire, c’est très banal…

      La perche était à nouveau tendue avec trop d’insistance, surtout aux yeux de Bertrand qui, depuis sa visite chez le psy, accordait à Ribauchon une confiance mitigée pour aborder le sujet délicat sur lequel ils s’étaient entendus et qui était, au moins en apparence, la raison de cette invitation à dîner.

– Au contraire, Monsieur ! s’exclama-t-il avec un enthousiasme un peu forcé.

Mais oui ! surenchérit Sophie. Nous sommes curieux d’apprendre quelles faiblesses un homme tel que vous peut bien avoir.

– Très bien. Mais j’en ai tellement que je risquerais de vous assommer en vous les énumérant toutes. Voulez-vous que je vous parle de la plus grande ?

      Les deux autres opinèrent du chef, marquant ainsi leur impatience. Ribauchon se renvoya en arrière en levant lentement son verre pour les observer tous deux à travers son fond de whisky.

– Les femmes ! fit-il d’un air rêveur. Eh oui ! Je suis incapable de résister à une jolie femme. J’ai tôt fait de perdre la tête et de m’éloigner de toutes réalités. Je suis capable de me lancer dans une aventure amoureuse avec une femme plus jeune que moi. Trop jeune pour moi ! Forcément, vous devinez la suite… Elle me quitte et je suis malheureux.

      Sophie reprit sa mine espiègle tout en tendant vers lui un index accusateur.

– Etes-vous sûr qu’elles vous quittent à cause de votre âge ? Ne seriez-vous pas plutôt un peu difficile à vivre ?

      Il reposa son verre, resta un bref instant pensif, puis il reprit :

– Sincèrement, non. Je ne pense pas être plus difficile qu’un autre. Au contraire : je suis très attentif en tout. Certains hommes ne pensent qu’à eux. Moi pas. Sans vouloir vous choquer, permettez-moi de prendre en exemple un vieil ami que j’ai perdu de vue depuis plusieurs années : dans la relation intime, il ne se souciait absolument pas des attentes de son épouse. Elle a fini par le quitter.

      En disant cela, il n’avait pas lâché Sophie du regard. Les pommettes de la jeune femme s’étaient empourprées et Bertrand se triturait les phalanges comme il l’avait fait à la consultation de Trobler.  Il était de plus en plus impatient de voir comment Ribauchon allait s’y prendre, sachant que de toute façon il ferait fausse route en se trompant de cible !

      Sans se douter de rien, le professeur poursuivait :

– J’ai pris cet exemple extrême pour bien souligner ce que je voulais dire. Mais pour être juste, je dois préciser que cet ami n’agissait pas par pur égoïsme. Il était atteint de troubles psychologiques et si sa femme avait été plus attentive, elle l’aurait aidé au lieu de le quitter.

      Sophie se leva prestement en s’efforçant de retrouver son sourire. A ses mouvements désordonnés, Ribauchon comprit qu’il avait fait mouche. Elle était désarçonnée, fragilisée, et des questions devaient se bousculer dans sa tête.

– Le repas doit être prêt, dit-elle. Mettez-vous à table, j’en ai pour deux minutes.

      Ribauchon lança à Bertrand un regard qu’il dirigea aussitôt vers la cuisine. Bertrand comprit et retint Sophie par le poignet avant qu’elle ne se soit éloignée.

– Je m’en occupe, chérie, lui dit-il avec empressement. A chacun son tour dans la cuisine…

      Sophie le fixa un bref instant d’un air de reproche ; avait-il fait des confidences à Ribauchon ? L’avait-il fait venir exprès pour lui faire la leçon ? Quelle maladresse si c’était le cas ! Bertrand baissa les yeux et disparut dans la cuisine, laissant Ribauchon et Sophie se diriger vers la table rectangulaire dressée à l’autre bout du séjour. Avant de prendre place, il tira de la pochette de son veston un bristol plié en quatre et le lui glissa discrètement dans la main. Elle tourna vers lui un visage devenu blême.

– Chut ! fit-il en se mettant un doigt sur les lèvres. Cachez ceci pour l’instant. Vous lirez plus tard.

      Le reste de la soirée se déroula dans la banalité, agrémenté par moments d’anecdotes qui se voulaient amusantes, des histoires d’hôpital échangées entre Ribauchon et Bertrand. Sophie s’efforçait de sourire par politesse mais son esprit était ailleurs : le bristol de Ribauchon l’intriguait ; il lui tardait de pouvoir découvrir ce qu’il contenait. Elle dut attendre d’être seule, Ribauchon parti et Bertrand dans la salle de bain, pour enfin le déplier : une écriture fine et nerveuse lui apprenait que Bertrand était un dangereux schizophrène et l’invitait à la prudence. Ribauchon lui laissait son téléphone personnel pour convenir d’un rendez-vous dans les plus brefs délais.

     

Mercredi 22 avril – 11H00.

      Un dossier sous le bras, le professeur déambulait vers le bureau des infirmières. Maéva venait vers lui ; il la stoppa en se plaçant devant le chariot qu’elle poussait devant elle. La jeune femme baissa les yeux.

– Maéva, nous n’avons rien fait de mal, lui dit-il à voix basse. Je veux te voir ailleurs qu’ici. Ce soir. Je t’attendrai devant chez toi à 23 heures.

      Maéva agitait la tête pour dire non. Il insista :

– Ne refoule pas ta nature. Tu as tellement de choses à apprendre, tellement d’expériences à vivre, tellement de plaisir à prendre et à donner… Ce soir ! Sois ponctuelle.

      Les joues rouges, les yeux brillants, elle releva la tête.

– Vous ne savez pas où j’habite, lui répondit-elle innocemment.

– Ne t’inquiète pas pour cela ; je me suis déjà renseigné.

      Il contourna le chariot et reprit sa marche. Puis il se ravisa et revint sur ses pas à grandes enjambées. Il avait oublié de lui dire des choses qui pourtant lui paraissaient essentielles :

– Choisis une robe légère, assez courte, si possible à mi-cuisses, lui dit-il en chuchotant. Et surtout ne mets rien en dessous. Je te veux nue sous cette robe. Tout ceci doit rester entre nous ; tu ne dois en parler à personne ! Tu as compris ?

      Elle remua encore la tête, cette fois de haut en bas, puis elle reprit sa marche dans le couloir en poussant le chariot encombré de pansements et de fioles aux contenus colorés.

 

Mercredi 22 avril – 23H15

      La Mercedes stoppait devant l’immeuble où Maéva l’attendait avec fébrilité dans le renfoncement de la porte cochère.

      Elle était là depuis un bon quart d’heure, son sac en toile grège en bandoulière, rabattu sur son ventre, protection illusoire contre la transparence de sa robe d’été ultra-mini qui lui collait à la peau. Réfugiée dans cet endroit sombre, elle entendait ainsi se dissimuler et dissimuler sa quasi-nudité aux regards indiscrets d’éventuels passants, heureusement rares à cette heure tardive.

      Dès qu’elle aperçut la voiture, elle abandonna sa vigilance et traversa le trottoir en toute hâte vers la portière que Ribauchon, en se penchant sur son siège, venait de lui ouvrir côté passager. Elle s’engouffra dans le véhicule, déposa son sac sur le plancher. 

      Il l’examina. Là où la robe était tendue, le hâle de sa peau se laissait deviner en fonçant le bleu-clair du tissu. Il lui posa une main sur un genou et la fit glisser en la lui remontant jusqu’au ventre.

– C’est bien, lui dit-il sans même la regarder.

      Il tira le levier de la boite automatique et démarra en filant lentement vers la sortie de la ville.

– Où m’emmenez-vous ? lui demanda-t-elle.

      Il accéléra l’allure en prenant la direction de l’autoroute. Maéva avait allongé ses jambes et serrait les cuisses en regardant défiler le paysage. Ils roulaient vers le sud et atteindraient bientôt la campagne avec ses étangs et ses bois. Elle se tourna vers lui.

– Où allons-nous ? insista-t-elle.

– Dans le temple du plaisir, lui répondit-il enfin.

      Son cœur se mit à battre en frappant fort dans sa poitrine et elle serra les dents en se détournant vers la masse sombre des arbres qui défilaient sur le bas-côté, de l’autre côté de la glissière.

      Ils n’échangèrent plus un seul mot pendant les trois quarts d’heure qui suivirent, puis la Mercedes quitta l’autoroute, ralentit fortement en abordant le rond-point et prit à droite sur la route des bois.

      Maéva se sentait de plus en plus nerveuse, tendue, inquiète. Elle se disait qu’elle avait été folle d’écouter cet homme étrange, de lui avoir obéi, de l’avoir suivi sans même se soucier de ce qui l’attendait au bout du voyage. En même temps, elle serrait encore plus les cuisses pour mieux sentir son corps nu devenir légèrement moite sous cette robe dérisoire, tout en se laissant envahir par un désir jusque-là inconnu.

      « Que va-t-il faire de moi ? » se demandait-elle en se sentant devenir objet, simple jouet de caprices dont elle ignorait la teneur mais dont le mystère l’excitait en faisant monter en elle une fièvre d’abandon et de volupté.

      Elle sursauta, comme brusquement tirée d’un rêve, lorsque la Mercedes stoppa sur une esplanade où une dizaine de véhicules étaient garés.

– Nous sommes arrivés, lui dit Ribauchon en coupant le contact.

      Elle descendit machinalement de la voiture, plissa les yeux en examinant la façade blanche d’une grande demeure illuminée par des spots dissimulés dans les bosquets, puis elle fit un demi-tour sur elle-même pour découvrir les bois environnants.

– Où sommes-nous ? lui demanda-t-elle.

– Je te l’ai dit : au temple du plaisir !

– Mais encore ?

      Une fraîcheur humide laissait deviner le voisinage des étangs derrière les arbres aux cimes sculptées sous la pâleur lunaire. Un bruissement d’ailes lui fit lever la tête. C’était un oiseau de nuit aux plumes claires, un de ces rapaces sans pitié pour les mulots et autres petits mammifères des champs. L’oiseau poussa un cri en plongent jusqu’au sol, puis s’éleva à nouveau vers le ciel étoilé. Elle frissonna.

      Sans répondre à sa question, Ribauchon lui passa un bras autour de la taille et l’entraîna vers la grande porte surmontée d’une cloche en bronze. Il tira sur la chaînette et quelques secondes plus tard, un homme d’une quarantaine d’années apparut sur le seuil. Il était assez grand et solidement bâti. Maéva remarqua qu’il était seulement vêtu d’une serviette de bain nouée autour de la taille. Son visage aimable qu’elle connaissait bien la rassura.

– Salut Adrien,  dit Ribauchon en lui serrant la main.

      Puis il enserra la taille de la fille en la poussant vers cet homme et ajouta :

– Regarde ! Je vous amène une splendeur !

– Elle est ravissante, lui répondit Adrien. Nous allons l’éduquer pour notre plus grand plaisir.

      Visiblement étonnée, Maéva se tourna vers Ribauchon.

– Mais… ? Monsieur ! fit-elle après avoir dévisagé Adrien.

– Il ne faut t’étonner de rien, lui dit-il presque en chuchotant. Ici, personne ne doit reconnaître les nouvelles venues. C’est un jeu. Tu comprends ?

      Sans se préoccuper de sa réponse, il la poussa en avant. Tous trois passèrent un grand hall occupé en son centre par un escalier monumental et atteignirent une pièce immense où des couples s’ébattaient sur des nattes déroulées à même le sol.

      Dans une vaste cheminée occupant le fond de la pièce, les flammes tremblotaient en grésillant en arrière de quatre fauteuils Voltaire, deux de chaque côté, séparés l’un de l’autre par un coffre en bois exotique. Il n’y avait aucun autre meuble ni décoration, hormis quelques tableaux représentant des scènes érotiques, accrochés aux murs tapissés de rouge, faiblement éclairés par des appliques masquées.

      Les deux hommes conduisirent Maéva jusqu’à une natte déployée devant le coffre. Adrien s’approcha tout près d’elle, lui ôta le sac à main qu’elle portait en bandoulière et le déposa sur un fauteuil. Puis, il lui plaça ses mains sur les cuisses et les remonta doucement pour lui retirer sa robe. Elle sentit de nouveau son cœur s’emballer et un léger tremblement s’empara de son corps, tandis que des frissons lui couraient sur la peau.

– Elle est d’une grande beauté ! dit-il en lui déposant un baiser dans le cou.

      Maéva se raidit, le repoussa brusquement et reprit possession de son sac.

– Je veux partir ! dit-elle à Ribauchon.

– Quand on se laisse conduire jusqu’en enfer, on ne dit pas au Diable « Je veux partir » ! lui répliqua-t-il sèchement.

      Et il se laissa aller à un petit rire nerveux tandis que Maéva prenait la fuite. Il s’élança après elle, la saisit par le bras                

– Nous rentrons ! lui dit-il avec hargne.

      Puis il l’entraîna rageusement vers la sortie, lui refit traverser l’esplanade jusqu’à la voiture, ouvrit la portière et la poussa brutalement sur le siège.

– Tu n’est qu’une gourde ! lui lança-t-il sur un ton grinçant.

     

Jeudi 23 avril – 0H15

      De retour dans la voiture, elle pencha vers lui son visage défait et lui demanda sans détour :

– Le professeur Gidard a fait comme s’il ne m’avait jamais vue. Pourquoi ?

– Je te l’ai dit : c’était un jeu ! Et tu m’as gâché mon plaisir ! Cependant, la nuit n’est pas finie ! Tu vas avoir droit au coup de grâce, tu peux compter sur moi !

      Mais il s’était contenté de la ramener chez elle en insistant pour l’accompagner jusque devant la porte de son appartement. Elle avait bien essayé de le dissuader de sa prévenance, mais il avait encore insisté : « Une femme seule, presque nue, à une heure pareille… Ce n’est pas prudent ! »

      Et elle s’était laissée convaincre.

      Un peu plus tard dans la matinée, à l’heure où les effluves de café envahissent les communs, son voisin de palier avait appelé la police. Il l’avait trouvée étendue sur son paillasson, la nuque brisée.

 

 

 

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