SexandSang
II Jeudi 23 avril – 15H00 En entrant dans le bureau de Ribauchon, Sophie le trouva sans sa superbe de l’autre soir. Il avait la mine soucieuse et les traits émaciés comme s’il avait brusquement vieilli de plusieurs années en quelques heures. Il se leva lourdement pour venir à sa rencontre. Sophie n’était pas mieux : elle s’attendait au pire. Il lui passa une main amicale dans le dos pour la conduire jusqu’à l’un des deux fauteuils encadrant la petite table basse au piètement tourmenté. Il se posa face à elle et s’étira discrètement. – Je suis épuisé, souffla-t-il. J’en suis à ma troisième opération depuis ce matin et je crains que ce ne soit pas fini. Mais ce n’est pas ce qui m’a mis dans cet état. A vrai dire, non seulement je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, mais… Il se tut, souffla encore, puis il ajouta après avoir longuement repris sa respiration : – Nous avons perdu une aide soignante. Elle a été assassinée ! J’ai appris cela en fin de matinée en écoutant la radio. J’ai aussitôt appelé l’Institut Médico-légal pour avoir plus de précisions… Un ami légiste a accepté de me renseigner… Il s’interrompit encore, le regard tendu dans le vague, puis il se pinça les tempes entre le pouce et le majeur en baissant la tête et ajouta avec émotion : – Elle a eu la nuque brisée ! – Quelle horreur ! dit Sophie en se mettant une main devant la bouche. Le professeur remarqua son geste convenu et le peu d’émotion sur son visage. Même sa voix était restée neutre. Il pensa que rien ne pouvait surprendre cette fille ; elle devait avoir un cœur de pierre ! – Oh ! Rassurez-vous, fit-il comme s’il n’avait rien remarqué. Elle n’a pas eu le temps de souffrir…Avez-vous quelques notions d’anatomie ? – Franchement non. Ou si peu… Ribauchon plaça ses deux avants-bras horizontalement devant lui, l’un au-dessus de l’autre, et les fit se croiser brutalement dans un mouvement de ciseau. – Un simple geste comme ceci suffit à faire glisser les deux premières vertèbres cervicales l’une sur l’autre en brisant la protubérance verticale de l’Axis. Ce glissement brutal sectionne la moelle épinière. C’est une vraie guillotine : la mort est instantanée. Tout le monde ici ne parle plus que de cela. L’ambiance est plutôt morose ! Il se leva, ouvrit un placard et en tira deux verres et une bouteille de whisky. Sophie lui fit signe que non avec la main. – Trop tôt pour moi ! lui dit-elle en esquissant un pauvre sourire. Elle pensait à Bertrand qui devait être encore en train de tailler les rosiers. Il lui avait dit qu’il profiterait de cette journée de repos pour s’occuper du jardin. Ribauchon reposa l’un des deux verres, se servit dans le second et renferma la bouteille dans le placard. Il restait debout, le dos tourné au placard, sans trop savoir par où commencer. Son silence pesant ne faisait qu’ajouter à l’anxiété de Sophie. Enfin, il le brisa sur un ton fataliste : – Comme on dit, un malheur n’arrive jamais seul ! Alors parlons de Bertrand, c’est pour cela que vous êtes ici. – Je vous écoute, fit-elle sans dissimuler sa nervosité. – Pas facile ! lui répondit-il en faisant claquer ses lèvres humidifiées par le whisky. Tout d’abord, je vous prie de m’excuser pour mon anecdote de l’autre soir. Vous avez sans doute compris que l’ami auquel je faisais allusion… – C’était nous deux, n’est-ce pas ? Ribauchon revint s’asseoir auprès d’elle en faisant tourner le whisky dans son verre. Il opina du chef. – Oui ! Pour comprendre cela, je suis obligé de vous raconter… Une forte gêne semblait bloquer ses mots ; Sophie vint à son aide : – Qu’il a fait une allusion déplacée au sujet d’une aide soignante ? Une certaine Maéva ? Je le sais ; il me l’a dit. C’était comme s’il parlait de quelqu’un d’autre… Mais cela est sans importance. Ce n’est tout de même pas pour cette raison que vous l’avez envoyé voir un psychiatre ? – Ce n’était qu’un prétexte ! fit le professeur. – Votre petit mot faisait état d’une chose autrement plus grave. Je vous écoute. – Je sais qu’il n’avait pas l’intention de vous faire part de sa visite chez Trobler ; mais je constate qu’il a fini par s’y résoudre. En vérité, j’avais déjà observé qu’il s’enfermait, marmonnait seul… Parfois, il tenait des raisonnements contradictoires sans aucune logique. A certains moments, j’avais même l’impression de parler à un mur ! Je vous ferais grâce d’autres symptômes révélateurs d’un état psychotique, mais je vais tout de même vous raconter ce qui s’est passé l’autre jour en salle d’opération… Sophie hocha la tête. – Il m’en a également parlé. Pourquoi avoir pris ce prétexte stupide pour l’envoyer chez le professeur Trobler ? Bertrand est naïf mais pas au point de tout gober sans réfléchir. Il a bien senti qu’il y avait quelque chose d’autre. C’est pour cette seule raison qu’il est allé consulter. N’aurait-il pas été plus simple de lui faire part de vos craintes avec franchise ? Tout en parlant Sophie triturait son sac posé sur ses genoux. Ribauchon resta silencieux un instant, puis : – Vous avez sans doute raison. Mais je ne suis pas psychiatre ; je ne savais pas comment m’y prendre sans risquer de le perturber plus gravement. Je ne sais pas ce qu’il vous a dit de cet incident en salle d’opération… – Pas grand chose ! Il m’a juste parlé d’un coup de fatigue. – Un coup de fatigue ! répéta Ribauchon. Quand je vous aurai donné plus de détails, vous me comprendrez mieux… Il plongea de nouveau dans un bref silence comme pour rassembler ses souvenirs, puis il se mit à raconter… Vendredi 17 mai 8H00 Ce jour-là, Ribauchon et son assistant, le professeur agrégé Adrien Gidard, étaient présents au bloc. Le cas était banal : double fracture tibia-péroné. Ils avaient décidé de laisser la main à Bertrand. – Tu me fais cela rapidos ! Ce n’est pas le cas du siècle, lui avait dit le professeur. Bertrand tendit la main vers le plateau de l’instrumentiste. Elle lui glissa le scalpel. – Si vous me laissez le temps d’ouvrir, Monsieur, lui répondit-il, je pense que pour le reste je dois pouvoir aller assez vite. A peine avait-il fini de prononcer ces quelques mots qu’il changea brusquement de physionomie. Il s’était figé en tenant le scalper d’une façon bizarre ; il le tenait comme un poignard et sa main tremblait au-dessus du champ opératoire. Après avoir vainement tenté de le réveiller par un coup de coude, Adrien lança un regard inquiet vers Ribauchon. Bertrand ne réagissait plus, il était pétrifié ; seuls ses yeux vides comme ceux d’un poisson avarié clignaient à toute vitesse et il suait abondamment. Il donnait l’impression de s’être soudainement enfermé dans un monde inconnu et terrible, tandis que sa main tremblante descendait lentement par à-coups vers la jambe du patient. Ribauchon détendit son bras par-dessus la table et lui saisit fortement le poignet. – Bertrand ! s’écria-t-il. Tu ne te sens pas bien ? Sans répondre, il dégagea brutalement son poignet, jeta le scalpel dans le plateau de l’instrumentiste et quitta la salle, raide comme un robot. L’assistant pris le relais tandis que Ribauchon le rejoignait dans le vestiaire. Il était assis, les bras ballants, le regard fixe et il suait toujours. Il s’était retiré le tablier, le calot, le masque, et cherchait à grands efforts à réguler une respiration devenue difficile. – Que s’est-il passé ? lui demanda le professeur. Bertrand ! Tu m’entends ? D’un mouvement de tête, il daigna enfin lui faire signe que oui. – Un coup de fatigue, murmura-t-il. – Un coup de fatigue ? Tu appelles cela un coup de fatigue ? – Oui ! J’appelle cela un coup de fatigue ! lui rétorqua-t-il sur un ton agressif. Il se leva péniblement et quitta les lieux dans un état cotonneux pour regagner le service. A travers le hublot de la porte battante, le professeur attira l’attention de son assistant, lui fit signe pour dire qu’il ne retournerait pas en salle et s’élança sur les traces de Bertrand. Lorsqu’il le rejoignit à l’étage, il avait repris ses couleurs et une allure normale… – Et qu’en avez-vous conclu ? lui demanda Sophie. – Bouffée délirante, lui affirma-t-il avec gravité. Il peut ne plus jamais en refaire ou en avoir d’autres. Mais si cela devait se reproduire, sachez qu’il peut être dangereux. Tel que je l’ai vu, croyez-moi, s’il avait été seul avec le patient, je pense qu’il l’aurait massacré ! – C’est impossible ! s’insurgea Sophie. Je ne peux y croire ! Je sais que c’est un être doux et prévenant et vous me le décrivez comme un assassin en puissance… Elle eut quelques gestes décontenancés puis elle se reprit : – Qu’entendez-vous par « bouffée délirante » ? – Ce n’est pas ma spécialité, Sophie. Je ne peux que vous dire ce que j’ai vu, et vous faire part de l’opinion de Trobler lorsque je lui ai raconté la scène. Vous devriez aller le voir, il vous en dirait sans doute davantage. C’est un homme un peu bizarre mais très compétent et plutôt sympathique. – Je le connais un peu, lui dit-elle. J’ai eu l’occasion de le consulter pour avis au sujet de ma mère. Comme j’étais son dernier rendez-vous, il m’avait aimablement proposé de me raccompagner chez moi. Je ne voulais pas le déranger, mais j’ai fini par céder à son insistance. Ce jour-là, Bertrand avait eu besoin de la voiture, j’étais donc venue en taxi. Ribauchon l’écouta sans l’interrompre ; elle donnait des détails hors sujet comme pour s’évader d’un présent insupportable. Lorsqu’elle s’interrompit, Ribauchon reprit la parole : – Parfait ! Je vois que vous êtes déjà en pays de connaissance… A cet instant, le téléphone se mit à gargouiller sur le bureau. Ribauchon s’interrompit, traversa la pièce à grandes enjambées, décrocha, dit « Ok. J’arrive ! » puis il raccrocha et revint vers Sophie. – Je suis navré, lui dit-il. Une urgence ; je dois descendre au bloc. Le service de Trobler est juste à l’étage en dessous. C’est mon chemin ; je vous accompagne. Il lui tendait la main. Elle la prit et se leva. Sans la lâcher, il lui rabattit mollement l’autre main sur l’épaule et l’immobilisa face à lui. – Je dois vous dire encore autre chose : l’aide soignante assassinée… Elle se prénommait Maéva. Sophie sursauta en écarquillant des yeux horrifiés. – Vous insinuez que… Il l’interrompit en lui plaquant un doigt sur les lèvres. – Je n’insinue rien. Je vous en informe, c’est tout. Si vous souhaitez poursuivre cette conversation, passez chez moi demain soir ; je vous attendrai jusqu’à 21 heures. Bertrand sera de garde… mais pas seul. Je me suis arrangé pour lui adjoindre l’un de ses collègues. – Pourquoi chez vous ? lui demanda-t-elle d’un air soupçonneux. Ribauchon se détourna en tendant la main vers le téléphone. – Ici, c’est difficile, vous le voyez bien ; nous pouvons être dérangés à tout moment. Et puis vous aurez vu Trobler. Nous pourrons peut-être définir une stratégie commune, vous à la maison et moi à l’hôpital. Mais rien ne vous oblige… En tout cas sachez-le, je serai toujours disponible si vous aviez besoin de moi. – C’est noté, fit-elle sans conviction. Il ouvrit la porte en s’effaçant, lui emboîta le pas, puis la devança en direction de l’ascenseur. – Mais pour demain soir, ajouta-t-elle, je ne sais pas encore… – Aucune importance. Je vous l’ai dit : je vous attendrai jusqu’à 21 heures. Quelques instants plus tard, il l’abandonnait chez Trobler qui, ce jour là, était plutôt débordé. Le psy regarda sa montre, cligna des yeux, lâcha son hennissement habituel et en conclut qu’il pouvait lui accorder quelques minutes pour faire plaisir à son ami Hyacinthe. Il s’effaça pour laisser entrer Sophie dans son cabinet. – Tu n’oublies pas ? lança-t-il à Ribauchon qui déjà s’éloignait. Sans se retourner, Ribauchon lui fit un signe de la main en levant le bras, comme un au revoir qui pouvait tout aussi bien dire « à bientôt ». Les deux hommes devaient se retrouver le soir autour d’un verre comme souvent, Trobler parce qu’il admirait Ribauchon et avait un faible pour lui, Ribauchon parce qu’il estimait Trobler et vivait la même solitude en dépit de ses frasques. Dépité par ce geste désinvolte, Trobler haussa les épaules et rejoignit Sophie. Il poussa un second hennissement en prenant place dans son fauteuil tout en lançant la conversation à un rythme précipité : – Je n’ai vu votre mari qu’une seule fois, Madame. Je dois le revoir ce lundi. Pour l’instant, je ne peux que diagnostiquer un état schizothyme, classique du processus primaire de la maladie. Les détails cliniques n’intéressaient guère Sophie ; elle voulait surtout être avertie du possible comportement de son conjoint. L’expression employée par Ribauchon la taraudait ; elle voulut en savoir plus : – Qu’est-ce qu’une « bouffée délirante » ? – C’est une psychose délirante aiguë. Le sujet est dans un état proche du rêve ; il vit son expérience avec la certitude absolue d’évoluer dans un état de conscience normal alors qu’il est hypnotisé par son délire. Ce qui est surprenant chez votre mari, c’est la brièveté de la crise aiguë. D’après le professeur Ribauchon, elle n’aurait durée que quelques minutes. C’est un cas exceptionnel. Autrement, son hospitalisation se serait imposée. Mais voyez-vous… Il s’interrompit le temps de se gratter furieusement la tête en clignant des yeux, puis il reprit : – A mon avis, ce stade est dépassé. Le glissement vers la schizophrénie est largement avancé. Je croirais plutôt à un délire maniaque à tendance paranoïaque dans une phase… Sophie intervint en marquant son impatience : – A quoi puis-je m’attendre ? Quel peut être son comportement ? Est-il dangereux ? – Tout est possible ! Mais Pour l’instant, je pense pouvoir le maintenir dans des conditions de vie à peu près normales avec des neuroleptiques et des anxiolytiques. Cependant, en cas de nouvelle crise il faudrait immédiatement réagir. Si cela devait se produire chez vous, n’hésitez pas à vous mettre à l’abri et à appeler du secours. Voilà ! Je ne peux rien vous dire de plus pour l’instant. Il esquissa un sourire qui se voulait rassurant, puis il se leva pour la raccompagner. Sur le pas de la porte, il ajouta encore : – Lundi nous procèderons à divers examens afin d’écarter l’hypothèse, toujours possible, d’une affection de type encéphalite ou tumeur cérébrale… Mai je n’y crois guère ; il présenterait d’autres symptômes. Des questions se bousculaient encore dans la tête de Sophie. Elle aurait voulu les poser toutes, mais le psy s’agitait, visiblement préoccupé par les patients qui l’attendaient assis en rang d’oignon dans la salle d’attente. Sa journée risquait d’être encore longue. – Pour la guérison… parvint-elle à placer pendant que l’autre la repoussait dans le couloir. – Pas de guérison ! s’exclama-t-il en s’excitant. La schizophrénie est incurable. On parvient à traiter les symptômes, pas la maladie. Navré, Madame, mais c’est ainsi ! Tumeur cérébrale… Incurable… Tout est possible ! Trobler n’avait en rien rassuré Sophie, bien au contraire : son langage trop technique, trop évasif ou trop brutal, l’avait enfoncée dans une insupportable anxiété. Elle appréhendait son retour auprès de Bertrand qu’elle allait devoir surveiller dans tous ses faits et gestes. Elle pensait aussi à la nuit ; comment dormir tranquille dans une situation aussi tendue ? N’allait-elle pas devoir faire chambre à part et s’enfermer à clé pour garantir sa propre sécurité ? Comment Bertrand allait-il réagir à une telle décision ? N’était-ce pas le plus sûr moyen de le mettre en crise ? Que faire ? Que faire ?… Devait-elle accorder totalement crédit à ce que venait de lui dire Trobler ? Ce petit bonhomme étrange, avec ses tics nerveux, n’était-il pas lui-même dérangé ? Dérangé… Oui ! Mais n’était-ce pas non plus tomber un peu trop vite dans la légende du psychiatre fou pour tenter de se rassurer à bon compte ? Lorsqu’elle était venue le consulter au sujet de sa mère il lui avait fait bonne impression parce que son diagnostic coïncidait parfaitement avec celui du médecin traitant ; mais elle s’attendait à ce qu’il lui ôte tout espoir de guérison. Tandis que pour Bertrand elle avait du mal à accepter ses conclusions trop brutales et peut-être prématurées après une seule consultation. Pourtant, d’elle et de Ribauchon, qui était le mieux placé pour juger de la compétence de Trobler ? Ribauchon semblait lui accorder sa pleine confiance. Alors ?… Ne devait-elle pas accepter l’invitation de ce professeur qui au demeurant, savait s’exprimer de façon plus simple et plus humaine qu’un Trobler ? L’esprit encombré d’idées confuses, elle avait quitté l’hôpital en somnambule, coupant par les services administratifs et le hall de pointage du personnel, puis elle avait regagné le parking au pied du foyer des élèves infirmières et fait le chemin du retour en conduisant comme un automate, sans réellement voir le paysage. Ses idées noires s’entremêlaient à toute vitesse en se déplaçant dans son angoisse entre Bertrand et sa propre mère devenue brusquement maniaco-dépressive vers le même âge. Par ce lien, elle avait déjà la triste expérience de la maladie mentale et en connaissait tout le poids, toute la charge. Elle se disait qu’elle n’aurait pas la force de tout assumer, les visites obligées chez sa mère et un schizophrène à la maison ! En même temps, elle ne parvenait pas à y croire ; c’était trop précipité, trop tout… trop pour elle ! Avant de rentrer, il lui fallait d’abord se débarrasser de cette satanée angoisse qui, au lieu de s’atténuer, s’amplifiait en lui serrant la gorge au fur et à mesure qu’elle approchait de son domicile. Préférant éviter le trajet direct, elle fit d’abord le tour du périphérique à petite allure. Même incapable d’en décrire une image précise, le sentiment de présences sur les trottoirs, le flot des voitures, tout ce qui donnait du mouvement à la vie lui faisait du bien. Elle éprouvait un incontournable besoin d’être rassurée, par n’importe qui et n’importe où, mais rassurée ! L’invitation de Ribauchon lui revint encore à l’esprit lorsqu’elle aborda l’entrée du lotissement. Jeudi 23 avril – 16H45 Sans trop savoir pourquoi, au lieu de rentrer la voiture dans le garage comme d’habitude, elle préféra la laisser sur la voie commune, garée devant le jardin, prête à redémarrer comme si elle ne faisait que passer chez elle, le temps de voir Bertrand, de constater son état apparent, et de repartir en un lieu plus serein. En poussant le portail, elle remarqua les rosiers, les branches coupées jonchant le sol et l’absence de Bertrand. Où était-il ? Dans la maison, évidemment ! Il devait se reposer dans le salon… Mais il n’était même pas 17 heures… Et toutes ces branches pleines de dangereuses épines sur le sol, pourquoi n’avait-il pas pris la précaution de les ramasser ? Où avait-il mis la grande cisaille ? D’un pas machinal elle fila dans le garage où il rangeait habituellement les outils. L’emplacement de la cisaille était vide. Elle haussa les épaules en se laissant aller à un petit rire nerveux. « C’est moi qui deviens folle ! se dit-elle. Son travail n’est pas terminé ; il a dû la laisser sur la pelouse. » Elle ressortit du garage et balaya le jardin d’un regard hâtif. La cisaille n’était pas sur la pelouse. « Et puis zut ! » D’un pas décidé elle franchit les trois marches menant au perron et entra. – Bertrand ! appela-t-elle aussitôt. Pas de réponse. Elle insista : – Bertrand ?… Le petit hall comprenait deux portes intérieures disposées en vis-à-vis, l’une donnant sur le couloir menant aux sanitaires et à la partie nuit, l’autre s’ouvrant sur le séjour. Elle repoussa la porte d’entrée derrière elle et fit face au salon. – Bertrand ! appela-t-elle encore en faisant un pas en avant. Mais il ne répondait toujours pas ; il n’était pas dans le salon. Elle perçut soudain le léger appel d’air provoqué par la porte s’ouvrant dans son dos. Elle sursauta en faisant volte-face. Bertrand se tenait devant elle en brandissant la cisaille qu’il tenait devant lui à deux mains. Le souffle coupé, chancelante et violemment éblouie par une sorte de flash sorti de son crâne, Sophie aurait voulu crier, appeler au secours, s’enfuir, mais rien de tout cela n’était possible : elle était pétrifiée, incapable de réagir. Les murs du petit hall se mirent à tourner autour d’elle en se fondant dans une nuit artificielle parsemée d’images floues, puis plus rien ; le noir complet. Bertrand laissa aussitôt tomber la cisaille sur le carrelage, tendit les bras juste à temps pour la soutenir au moment où elle s’effondrait. – Sophie ! Sophie ! criait-il désespérément. Mais Sophie n’était plus en capacité de l’entendre et pesait de tout son poids. Il l’accompagna jusqu’au sol, l’étendit avec précaution et se précipita vers la cuisine. Il en revint tout aussi prestement avec un grand verre d’eau fraîche qu’il lui déversa d’un seul coup sur le visage. L’effet fut immédiat : elle reprit sa respiration en ouvrant d’abord grand la bouche puis les yeux. Elle découvrit alors Bertrand penché sur elle qui lui tapotait les joues puis, en tournant la tête sur le côté, elle aperçut la cisaille restée ouverte sur le seuil du couloir. Bertrand l’aida à s’asseoir et la serra dans ses bras. – Sophie ! J’ai eu si peur ! Que s’est-il passé ? Il avait eu peur… Et elle donc ! Mais elle préféra ne rien dire par crainte de sa réaction. Mieux valait lui laisser croire à un malaise accidentel. Jeudi 23 avril – 20H35 Au cours du dîner, elle lui posa tout de même la question : – Que faisais-tu dans la maison avec cette cisaille ? Ils étaient attablés face à face, séparés par la corbeille de fruits clôturant le repas. Bertrand posa son couteau en le faisant machinalement tourner sur la table. – Rien, lui répondit-il tout simplement. C’est idiot : j’ai eu besoin d’aller aux toilettes et je suis rentré avec… Pourquoi me demandes-tu cela ? Y-aurait-il un lien avec ton malaise ? Je t’ai fait peur ? Sophie étendit le bras en souriant et posa sa main sur la sienne. – Bien sûr que non ! fit-elle. Quelle idée… Pourquoi aurais-je peur de toi ? Elle avait achevé sa phrase en allongeant les mots ; son attention s’était brusquement fixée sur le couteau : il s’était arrêté de tourner et sa lame effilée pointait vers elle. Voilà qu’elle s’attachait maintenant à des faits insignifiants, elle qui était plutôt rationnelle, étanche aux superstitions. Elle trouva sa réaction si ridicule qu’elle ne put s’empêcher de pouffer en se traitant d’idiote. Bertrand mit ce rire nerveux sur l’inopportunité de sa question jusqu’au moment où, profitant d’un silence, elle aborda le sujet sans détour en reprenant son sérieux : – J’ai vu Ribauchon et Trobler… – Quand ? – Cet après-midi. Elle enchaîna aussitôt : – Ribauchon m’a fait part d’une bien triste nouvelle. Cette Maéva… Elle a été assassinée. – Je le sais, lui répondit-il avec froideur. J’ai entendu cela à la radio. – La mort de cette pauvre fille ne te touche pas ? – Je ne la connaissais pas. Ou si peu… Que t’ont dit Ribauchon et Trobler à mon sujet ? – Pas grand chose. Sinon qu’il faut te soigner. Avec la pointe du couteau qu’il avait fait tourner sur la table, Bertrand piqua une pomme et la ramena vers lui avec lenteur, comme s’il avait besoin de réfléchir en exécutant cette manœuvre ordinaire. – Tu as fait tes analyses ? lui demanda-t-elle. – Oui. Hier. Mai j’ai jeté les pilules ! avoua-t-il en déposant lentement le couteau devant lui. J’ai bien réfléchi : je n’ai aucune confiance en Trobler. Je suis sûr qu’il est aux ordres de Ribauchon ! – Aux ordres ? s’étonna Sophie. – Oui, aux ordres ! C’est Ribauchon qui a inventé tout ce scénario, j’en suis convaincu ! Je ne sais pas quel en est l’enjeu, mais ce dont je suis sûr c’est qu’ils sont tous ligués contre moi ! En disant cela, il était devenu étrangement calme, réfléchi, sûr de lui, sûr de sa logique : Ribauchon s’était montré prêt à tout, même aux conclusions les plus sordides à partir d’un rien pour le pousser vers Trobler. Trop troublé sur le moment pour approfondir, il s’était laissé faire ; mais avec le recul il réalisait l’énormité de la chose. Quant à Trobler, dès la première consultation, en quelques instants, il avait fait grimper les enchères en aggravant lourdement son cas. Mais en réalité, quel cas ? Il se sentait tout à fait normal ; fatigué mais normal. N’était-ce pas là la preuve d’une machination montée contre lui ? Imparable logique, incontournable réalité. Il allait devoir se défendre en refusant désormais de se soumettre aux prescriptions de ce psychiatre déjanté tout en mettant à jour la duplicité de Ribauchon. Il trouvait également douteuse l’attitude de l’assistant en salle d’opération : pourquoi ce coup de coude et pourquoi ce clin d’œil à Ribauchon ? Etait-ce un signal ? Oui, mais un signal de quoi ? Et pourquoi ce malaise en prenant le scalpel ; pourquoi cet état de fatigue et ces éblouissements dont il était épisodiquement victime ?… – Tu oublies ton malaise en salle d’opération, lui rappela Sophie comme si elle venait de lire dans ses pensées. Ribauchon m’en a parlé. – Justement j’y pensais, lui rétorqua-t-il en reprenant le couteau. Avant de descendre au bloc, nous avons pris le café ensemble. Ce café était drogué, j’en suis sûr ! Voilà, je tiens la réponse : j’étais drogué ! Il s’était exprimé sur un ton très haut, peu rassurant, tout en martelant la table avec le manche du couteau, la tête tournée sur le côté, le regard tendu vers le jardin. Sa conviction d’avoir été drogué était visiblement si forte qu’il était inutile, et peut-être dangereux, de chercher à le raisonner. Accoudée à la table, Sophie était devenue pensive, le menton appuyé sur le dos de la main, faussement calme, surveillant ce couteau que Bertrand ne cessait de manipuler en tous sens. Soudain, il se dressa d’un bond en renversant sa chaise. – Ribauchon ! s’écria-t-il en allant se coller à la vitre de la baie. Elle se leva derrière lui et se précipita à son tour. Une Mercedes grise s’éloignait dans l’allée du lotissement. – Elle ne faisait que passer, murmura-t-elle en lui passant dans le dos une main qui se voulait douce et rassurante. Mais elle le caressait en l’effleurant à peine pour ne pas lui communiquer le petit tremblement qui s’était emparé d’elle. – C’était lui, j’en suis sûr ! fit-il en tapant du poing contre la vitre. Elle le prit par le bras et l’obligea à se détourner. – Voyons, Bertrand ! s’exclama-t-elle. Ribauchon n’est pas le seul à avoir une Mercedes grise. Calme-toi et reviens t’asseoir. Il se laissa faire, releva sa chaise et s’y posa dessus. Restée debout près de lui, Sophie lui posa une main sur l’épaule en adoucissant sa voix : – Tu es fatigué et moi aussi. Je suis même très fatiguée, tu sais ?… Ce soir, j’ai envie de dormir seule ; avoir un lit rien qu’à soi est le meilleur moyen de se reposer. Et tu en as autant besoin que moi. Qu’en penses-tu ? Il opina du chef en repoussant l’emprise de Sophie, se dressa d’un mouvement mécanique, traversa le séjour puis le petit hall et disparut dans le couloir. Vendredi 24 avril – 14H45 Au premier coup d’œil, c’était un type très ordinaire, du genre que l’on peut croiser dans un ascenseur sans même le remarquer. Pourtant, à mieux y regarder, il rappelait un personnage connu, rendu célèbre par une non moins célèbre série B du petit écran. Petit et enveloppé, le dos légèrement voûté, la tête portée en avant, le cheveux noir et frisé, mal rasé, vêtu comme l’as de pique, et même à sa façon de s’exprimer, il rappelait… « Mais oui ! se dit Ribauchon en s’efforçant de ne pas en rire. Ils m’ont envoyé le lieutenant Colombo ! » Le professeur trônait nonchalamment dans son fauteuil de cuir noir, un demi-sourire au coin des lèvres. Cela faisait plus d’un quart d’heure que le pseudo Colombo s’adonnait à de faux départs, puis revenait en se tenant le front comme s’il se triturait les méninges avec les doigts. Les genoux légèrement fléchis, le regard en diagonale sous sa main placée en visière, il reposa la même question au professeur pour la x-ième fois : – Donc, vous ne connaissiez pas la victime ? – Je vous l’ai dit : elle était dans le service depuis seulement quelques semaines. Et puis, vous savez, ma fonction fait que je n’ai que très peu de proximité avec les aides-soignantes. – Evidemment ! fit le flic en secouant la tête. Je comprends… Pourtant, elle est bien venue vous voir en début de semaine… Il sortit un petit calepin de la poche élimée de sa veste chiffonnée, le parcourut, puis y posa un doigt dessus pour désigner une annotation. – C’était exactement lundi en fin de matinée, déclara-t-il sur un ton lourdement réfléchi. C’est écrit là ! Oui, j’ai déjà un peu parlé avec les infirmières. Elle venait se plaindre d’un patient, n’est-ce pas ? Ribauchon haussa les épaules en se renvoyant contre le dossier de son fauteuil. – En effet, elle est venue se plaindre d’un patient qui, paraît-il, lui touchait les fesses. – Paraît-il ? fit le flic en le fixant avec insistance. – Je pense qu’elle disait vrai. Mais ce patient est plus qu’octogénaire et perd un peu la tête. Il n’y avait pas de quoi en faire une histoire… – Evidemment ! fit le flic en refermant son calepin. Octogénaire… Je comprends. Lui connaissiez-vous un petit ami ou peut-être plusieurs ? – Comment voulez-vous que je sache cela ? – Evidemment, fit encore le flic. Car voyez-vous, ce meurtre comporte un mystère… Il s’arrêta de parler en fixant de nouveau le professeur. Il attendait visiblement une question mais Ribauchon resta muet tout en soutenant son regard. Il reprit alors son discours : – Elle a été trouvée morte sur son paillasson. Et elle était presque nue. Elle ne portait qu’une robe très courte et rien en dessous. Je ne comprends pas pourquoi… Comment l’expliqueriez-vous ? – On aura sonné à sa porte lorsqu’elle était dans son sommeil… Et elle n’aura pris que le temps d’enfiler cette robe avant d’aller ouvrir… Vous avez une autre explication ? Le pseudo Colombo tira une chaise et s’y posa à califourchon. – Non, reconnut-il. Mais la votre ne tient pas… Son lit n’était pas défait et elle était encore maquillée. – Alors elle a dû passer la nuit dehors et c’est en rentrant chez elle… L’autre le coupa : – C’est probable ! Mais il y a autre chose que je ne comprends pas : la porte de son appartement était fermée à clé et elle n’avait pas de sac à main. Normalement, elle aurait dû en avoir un contenant toutes ces choses que les femmes transportent toujours avec elles… dont les clés de son appartement. Vous ne le pensez pas ? – Sans doute, reconnut Ribauchon. Son meurtrier a dû le lui voler. Elle a peut-être été victime d’un rôdeur ? Le flic se frappa dans les mains comme si Ribauchon venait de lui éclairer sa lanterne. – Ce n’est pas bête comme idée ! s’exclama-t-il en levant un œil éteint sur son interlocuteur. Puis il baissa encore la tête en la remuant négativement. – Non. Non… Un rôdeur suppose une rencontre malencontreuse… dans la rue… mais il ne l’aurait pas attendue sur son palier. Il se leva, fit quelques pas vers la sortie, puis il ajouta : – A mon avis, l’assassin savait qu’elle était sortie et à quel étage elle habitait, sinon, il ne l’aurait pas attendue devant sa porte. Ribauchon ne se priva pas de lui faire remarquer qu’un rôdeur aurait tout aussi bien pu la voir rentrer, la suivre dans l’immeuble et faire son coup sur le palier où il ne risquait pas d’être vu. Le flic eut une moue incertaine puis il agita négativement l’index en revenant vers lui : – Non. Elle aurait forcément détecté cette présence et elle ne se serait pas laissée faire sans pousser un cri. Or, personne dans l’immeuble n’a entendu crier ; pas même ses voisins de palier. Donc, elle ne s’est pas sentie en danger, probablement parce qu’elle connaissait son meurtrier ! C’est peut être la raison pour laquelle il a emporté le sac à main… Il pouvait contenir un carnet d’adresses et son nom pouvait y figurer. Qu’en pensez-vous ? Le professeur afficha un air peu convaincu. – Dans ce cas, ne croyez-vous pas qu’il aurait été plus simple de prendre seulement le carnet ? – Emporter le sac était plus rapide. A sa place, qu’auriez-vous fait, Professeur ? – Je ne suis pas à sa place ! lui répliqua Ribauchon. Il se leva en tendant la main, mettant ainsi un terme à l’entretien. – Excusez-moi, je n’ai malheureusement rien d’autre à vous dire et le devoir m’appelle. – Je comprends, lui répondit le flic. J’ai déjà trop abusé de votre temps. Mais je me permettrai de venir vous déranger à nouveau. Seulement si j’ai d’autres questions, bien entendu ! – Bien entendu ! répéta Ribauchon en lui serrant la main. Le flic le salua encore avec la tête en quittant la pièce à reculons. Enfin seul, Ribauchon resta pensif un bref instant. La façon de faire de ce type ne lui plaisait pas du tout. Il décrocha le téléphone, composa un numéro intérieur : – Voulez-vous demander au professeur Gidard de venir dans mon bureau ? Merci. Un instant plus tard, Adrien frappait à la porte et entrait comme d’habitude, sans attendre d’y être invité. – Tu veux me voir ? lui demanda-t-il sur un ton machinal. – J’ai eu la visite d’un officier de police ; il sort d’ici à l’instant. – Je l’ai vu roder dans le service. – Il t’a questionné ? – Non. – Tans mieux ! fit Ribauchon. Avant que cela n’arrive, autant te prévenir que j’ai fait l’impasse sur notre sauterie ratée avec Maéva. Les autres ne la connaissaient pas et sa photo n’a pas été publiée dans la presse. Personne ne fera le rapprochement. Adrien se passa une main sur le visage sans quitter Ribauchon d’un regard anxieux. – Pourquoi me regardes-tu ainsi ? lui demanda le chef de service. L’autre eut une moue embarrassée. – Cette histoire m’inquiète. Si ce flic apprend que tu l’as raccompagnée chez elle… Ribauchon haussa le ton en sursautant : – Tu ne penses quand même pas que… – Bien sûr que non ! – Nous sommes arrivés chez elle vers 1 heure ; je l’ai laissée sur le palier, un point c’est tout ! – D’accord. Mais avoue que cela serait gênant. Que lui as-tu dit exactement ? – Que je ne la connaissais que de vue pour l’avoir croisée dans le service. Rien de plus ! – Bertrand est au courant de ce qui s’est passé dans ce bureau. Il pourrait être plus bavard que toi. Pourquoi ne pas avoir dit la vérité ? – En ce moment il est de nuit, lui répliqua Ribauchon avec agacement ; il y a peu de chance pour qu’il soit interrogé. Et puis, je m’en occupe. Il ne dira rien, c’est aussi dans son intérêt. Tu sais comment sont les flics ? Il faut prendre de la distance avec cette histoire, sinon ils ne vont plus nous lâcher ! Et pour la discrétion, mieux vaut ne pas compter sur ces messieurs… Tu as envie qu’ils aillent raconter à ta femme que tu vas t’envoyer en l’air quand elle te croit à l’hosto ? – Bien sur que non ! s’exclama Adrien en se grattant nerveusement la tête. – Alors, tu te tais ! Crois-moi : tu ne la connaissait pas ! Et pour Bertrand, je te l’ai dit, je m’en occupe ! Vendredi 24 avril – 20H50 La grande horloge paysanne égrenait ses tic-tac dans le salon douillet du professeur Ribauchon. Après une douche réparatrice, il avait revêtu sa robe de chambre pourpre et ses pantoufles à carreaux jaunes et gris puis il était passé à table pour un repas frugal et s’était ensuite installé sur le sofa tapissé de velours à losanges cramoisis sur fond marron pour écouter du Verdi. Les jambes étendues, talons reposant sur une chauffeuse assortie au sofa, il contemplait vaguement la danse des flammes dévorant les bûches en crépitant. Entre la cheminée et le sofa il avait installé à même le sol un matelas tendu de satin rouge. Il envoya machinalement la main sur une desserte disposée tout près de l’accoudoir pour saisir sa boite à cigares lorsque la sonnerie se mit à vibrer dans l’entrée. Il laissa la boite à cigares et se leva en inspirant fortement, avec volupté. Aussitôt, il pensa à Sophie. Un petit sourire incontrôlé lui étirait la bouche en coin et un léger tremblement nerveux s’empara de lui. Il dut inspirer et souffler plusieurs fois avant de reprendre son calme tandis que la sonnerie récidivait dans l’entrée. Enfin, il se décida. Lorsqu’il ouvrit la porte, la jeune femme campée sur le palier lui décocha un grand sourire. – Sophie ! s’exclama-t-il avec bonheur. Puis, les bras ballants, les mains retournées vers sa robe de chambre, il ajouta aussitôt en prenant un air navré : – Je ne suis pas très présentable… Je ne vous attendais plus ! – Vous aviez dit jusqu’à 21 heures, lui rappela-t-elle en arborant son éternel sourire. Ribauchon fit l’étonné. – 21 heures ? Il me semblait avoir dit 20 heures. Excusez-moi, je suis confus ! Mais entrez donc, je vous en prie ! Il lui saisit la main et la conduisit dans le salon. A la vue du matelas installé près de la cheminée, Sophie ne put dissimuler sa surprise. Son expression un peu figée attira l’attention du professeur. – Ce matelas vous intrigue, n’est-ce pas ? C’est pourtant très simple : j’aime vivre au niveau du sol, tout près de la cheminée. Regarder les flammes d’aussi près que possible me détend et me fascine. Le feu est envoûtant ! Ne trouvez-vous pas ? Ses yeux perçants couraient sur Sophie de la tête aux pieds en faisant quelques haltes effrontées sur ses formes attrayantes. Elle se sentait déshabillée par l’insistance de ce regard impudique. Sa gêne était visible, mais laissait Ribauchon dans l’incapacité de se contraindre à plus de retenue tant il trouvait sa tenue provocante. Avec sa chemise blanche très ample, largement ouverte sur sa poitrine barrée entre les seins par la lanière du sac qu’elle portait en bandoulière, serrée à la taille par le cordon d’un pantalon de lin tout aussi ample et léger, il ne pouvait s’interdire de l’imaginer nue lorsqu’elle bougeait. – Non ! Le feu ne me fascine pas, bredouilla-t-elle en s’éloignant de lui. Faisant comme s’il n’avait ni vu ni entendu, il se dirigea vers un meuble chinois aménagé en bar, en ouvrit les portes en grand et d’un geste quelque peu saccadé désigna les bouteilles et les verres qui s’y trouvaient rangés avec soin. – Puis-je vous offrir à boire ? fit-il en même temps. Elle exprima son refus d’un simple mouvement de tête. Ribauchon endossa ce refus en refermant le meuble chinois sans se servir. Revenant vers elle, il ne parvenait toujours pas à maîtriser son regard. Mais le souhaitait-il vraiment ? Cette fille l’obsédait ! Il voulait l’avoir et se sentait prêt à tout pour y parvenir ! Elle le sentait, elle le savait et en éprouvait un étrange malaise, une impression de soudaine insécurité, comme s’il pouvait la violer d’un simple regard ! D’un geste vif, elle balaya l’air devant son visage, inspira un bon coup et lâcha d’une voix devenue chevrotante : – Ne trouvez-vous pas qu’il fait très chaud dans cette pièce ? – J’aime la chaleur, lui répondit-il en se posant près d’elle. Les nuits sont encore très fraîches pour la saison. A moins de 25° je ne me sens pas à mon aise. Mais rassurez-vous, la cheminée ne va pas tarder à s’éteindre. Il étendit son bras sur le dossier du sofa, juste au-dessus d’elle. Elle se recula d’autant vers l’accoudoir. – Si nous parlions de Bertrand ? proposa-t-elle en s’efforçant encore de sourire. – Vous pensez que Trobler ne vous a pas tout dit ? – C’est possible. – Que voulez-vous m’entendre dire ? Qu’il se trompe ? Que Bertrand n’est pas malade ? Franchement, Sophie, son cas n’est pas de ma compétence et Trobler est un excellent praticien ! – Alors, si vous n’avez rien de plus à me dire, pourquoi m’avez-vous proposé ce rendez-vous ? Il lui prit la main ; elle sursauta. – Je vous fais peur ? fit-il d’un air désolé. – Non… Oui… Enfin… Je vous trouve parfois… Pourquoi ce rendez-vous ? Elle était bloquée contre l’accoudoir. Ribauchon se pencha vers elle en lui prenant l’autre main. – Parce que votre compagnie m’est agréable, lui répondit-il en s’efforçant de prendre une voix de velours. – Rien de plus ? s’étonna-t-elle. – Rien de plus ; il n’y avait pas d’autre motif quand je vous ai proposé de venir me voir. Mais depuis, j’ai reçu la visite d’un officier de police au sujet du meurtre de cette aide soignante. Je ne lui ai rien dit du peu qui s’est passé dans mon cabinet lorsque Bertrand s’y est présenté. Et vu son état, mieux vaudrait qu’il se taise s’il venait lui aussi à être interrogé. – Vous pensez qu’il pourrait être soupçonné de… – Je ne pense rien ! Cessez donc de me prêter des idées que je n’ai pas ! Je dis simplement que ce qui s’est passé dans mon bureau n’est d’aucune importance. Il n’a pas à mentir ; il lui suffit de se taire. Dans son intérêt, promettez-moi de l’en persuader ! – Je lui en parlerai, c’est promis. Maintenant, permettez-moi de me retirer. Elle allait se lever, mais Ribauchon bloqua son élan en lui serrant fortement les mains. Sans autre précaution, en homme pressé, il changea brutalement de sujet : – Vous avez besoin de vous changer les idées. Avez-vous déjà véritablement goûté aux plaisirs de la chair ? La question était directe, trop directe pour Sophie. Elle commençait à regretter d’être venue aussi naïvement chez cet homme vivant seul comme un loup à l’écart de sa horde, à la fois inquiétant, presque repoussant et malgré tout fascinant. Elle ne savait que répondre sans paraître délurée ou au contraire, sans passer pour la dernière des nunuches. Le mieux était de répondre sans répondre : – Je ne sais pas ! fit-elle en se contractant. Ribauchon s’était mis à lui caresser les mains et les bras jusqu’aux épaules. Elle frissonnait avec l’insupportable impression de n’être plus qu’une mouche prisonnière dans une toile d’araignée, anesthésiée par un venin inconnu. En la sentant paralysée, sans se soucier de savoir si c’était de peur ou de désir, il pencha son front contre sa joue en lui murmurant à l’oreille : – L’amour n’est pas nécessaire au sexe. En se suffisant à lui-même, le plaisir charnel chasse les tourments ; il envahit le corps comme une onde sismique, brutale et souveraine ! Il s’impose et te fait tout oublier ! Et alors, Sophie, ton corps et ton âme se fondent dans une félicité qui te porte jusqu’aux nues ! As-tu déjà connu cet abandon, cette victoire, cette folie ? Elle se releva d’un bond en reculant vers la porte. Elle vit alors le visage de Ribauchon complètement transformé : il était convulsé, les mâchoires serrées, l’œil éclairé d’une lueur diabolique ! Elle se serait bien enfuie, mais pas sans son sac contenant les clés de sa voiture. Pour le récupérer, il lui fallait repasser devant le sofa sur lequel Ribauchon était resté assis, presque figé. Elle fit un pas en avant et aussitôt un autre en arrière, craignant d’être happée au passage par des mains obéissant à des intentions impures, peut-être criminelles ! – Maintenant vous me faites peur ! lui dit-elle tout essoufflée en tendant la main vers son sac. Laissez-moi partir ! – N’ayez aucune crainte, je ne vais pas vous faire de mal ! D’ailleurs, nous parlions de Trobler… Il devrait passer comme souvent le vendredi ; il vient prendre le café et s’occuper l’esprit en discutant de tout et de rien. Elle sursauta encore lorsque la sonnerie se mit soudainement à vibrer au-dessus de la porte d’entrée. – Tiens ! fit Ribauchon en se détendant comme un ressort. Quand on parle du loup… En un clin d’œil il avait repris son allure froide et hautaine. Il passa devant elle sans même la regarder et disparut dans le hall. Sophie en profita pour faire quelques pas vers le sofa en reprenant ses esprits, une allure plus digne, et surtout son sac à main, marquant ainsi son intention de départ imminent. Cette visite allait obliger Ribauchon à se tenir ; elle ne risquait donc plus rien venant de lui. Alors, se dit-elle, autant se calmer et le quitter sans s’enfuir comme une voleuse. Debout entre le sofa et le matelas elle entendait chuchoter dans l’entrée, puis une voix plus forte, métallique, celle du professeur, lui parvint plus clairement : « Ne faites pas d’histoires ! s’exclamait-il. Entrez donc ! Vous ne me dérangez absolument pas ! » Sophie vit alors le professeur revenir en compagnie de deux hommes et une femme dont Adrien Gidard qu’elle avait déjà aperçu à plusieurs reprises en se rendant à l’hôpital. – Je vous laisse, fit-elle en direction de Ribauchon. – Permettez-moi au moins de faire les présentations, lui répondit-il sur un ton de reproche. Il désigna Adrien. – Le professeur Gidard, que vous connaissez peut-être ? – Nous avons eu l’occasion de nous apercevoir, lui répondit-elle en esquissant un sourire à l’attention d’Adrien. Gidard lui rendit son sourire. Sans la quitter du regard, Ribauchon acheva ses présentations en tendant la main vers les deux autres. – Maître Gilles Louhans, notaire, et son épouse Carole. Louhans frisait la cinquantaine. C’était un type de taille moyenne au physique ordinaire, à la fois chic et anachronique, largement dégarni et un peu bedonnant, portant de lourdes lunettes sur un nez empâté au-dessus de lèvres fines écrasées sous des moustaches jaunies par le tabac. Il était vêtu d’un costume bleu-marine à fines rayures, visiblement taillé sur mesure, orné d’une cravate club comme on en faisait dans les années 70. Sa femme était beaucoup plus jeune, pas forcément désagréable à regarder, mais détonnait par son allure plutôt vulgaire. Sophie fut immédiatement alertée par son regard embrumé et son petit rire hystérique échappé sans raison au moment où Ribauchon avait prononcé son prénom. Elle aussi était de taille moyenne, du genre pulpeuse qui, à tort ou à raison, ne laisse pas présumer d’un intellect ultra-puissant. On aurait juré que le fabricant de cette poupée Barbie, décalée en bout d’une trentaine vrombissante, avait tout misé sur sa poitrine avantageuse et la rondeur de ses hanches en oubliant de lui implanter un cerveau. Cela tenait sans doute à sa longue chevelure blonde portée en queue de cheval, à son maquillage chargé et à sa façon de s’habiller avec chemisier pailleté et jupette fuchsia ourlée à mi-cuisses d’un liseré argenté. Les présentations faites, Carole se tortilla jusqu’au matelas pour s’y installer en tailleur, exposant ainsi son entrejambe accueillant et le vert-bouteille de sa culotte satinée. Adrien se posa près d’elle tandis que son mari prit place sur le sofa. Ribauchon entoura Sophie d’un bras amical en la ramenant dans le salon. – Vous n’allez pas nous quitter ? lui dit-il à voix basse. Restez ! Vous allez faire une découverte ! – Laquelle ? s’étonna Sophie. Il la contraignit délicatement à reprendre place sur le sofa, tout près de Louhans qui regardait sa femme en se frisant la moustache. Adrien commençait à la dévêtir. Il lui retira d’abord son chemisier, laissant apparaître des seins bien gonflés aux mamelons turgescents, puis il lui fit glisser lentement la jupette. En un clin d’œil la belle apprêtée se retrouvait nue, par avance soumise à tous caprices masculins. Ribauchon observait Sophie du coin de l’œil. Elle était tendue, les joues empourprées, les doigts crispés sur son sac posé sur ses genoux. Lorsque Adrien commença à caresser Carole, elle se leva d’un coup en détournant son regard. – J’en ai assez vu, dit-elle à Ribauchon. Le voyeurisme n’est pas dans ma nature et je n’ai aucune envie d’entendre gémir cette… cette… – Vous voulez dire cette pute ? lui glissa Ribauchon. Auriez-vous des idées préconçues ? Les putes se vendent sans plaisir ; Carole se donne pour jouir. La différence est immense ! Il n’y a pas de comparaison possible ! Il lui passa aussitôt un bras autour de la taille, l’attira contre lui et lui chuchota sourdement : – Le voyeurisme vaut pour Gilles qui prend plaisir seulement en regardant sa femme soumise à d’autres hommes. Mais vous, Sophie, rien ne vous empêche de participer ! Elle se dégagea avec force tout en lui répondant d’une voix ferme : – Non, merci ! Ce n’est pas pour moi ! Je préfère m’en aller ! Elle tourna les talons et regagna l’air libre au grand regret d’un Ribauchon révulsé lorsqu’il entendit claquer la porte. Il serra les poings et se tourna furieusement vers le salon où le mari figé par le seul plaisir qu’il était capable d’atteindre haletait sur le sofa en regardant Adrien explorer l’intimité de sa femme. Ribauchon s’approcha du couple, se laissa tomber à genoux près d’elle et, sans crier gare, lui claqua rageusement les fesses. Lorsqu’elles furent bien rouges, il se redressa et dit à Adrien : – Voilà ! Maintenant elle a vraiment le cul en feu ! Moi, je vais me coucher ! Il se releva aussitôt, lança un coup d’œil sur l’horloge. Il était déjà tard pour Trobler ; son heure était largement passée. « Tant mieux » se dit-il. De toute façon il serait reparti à cause de Sophie si elle était restée ou du spectacle imprévu offert par Gidard et ses amis. Ribauchon pouvait aller dormir tranquille en abandonnant ses convives à leurs fredaines. |
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