Gus s’était plutôt gouré ! Mathilde n’avait pas plus de succès au Sénégal qu’à Paris. Faut dire qu’elle paraissait encore plus moche qu’avant vu que ses 120 kilos de gélatine coulaient en eaux grasses dès qu’elle mettait le blase dehors. Cette chaleur tropicale en début de saison humide ne lui arrangeait pas non plus les varices, ni sa face bovine aux joues flasques décorée de lèvres juste assez boursouflées pour lui planquer ses chicots ; c’était autant de gagner sur l’horreur à condition de ne pas la faire rire ; mais ça tombait bien : la Mathilde n’avait pas le rire facile et la nostalgie du pays la rendait triste. Paris lui manquait !
Seulement voilà : quand on s’est pris 20 piges par contumace, vaut mieux traîner ses savates au Sénégal que des boulets à Melun ou à Clairvaux !
C’est ce que Gus lui avait dit pour finir de la convaincre. Il lui avait encore laissé miroiter la vie facile à Dakar ou à Saint-Louis. Elle pourrait y trouver pour pas cher une piaule immense, toute blanche dedans comme dehors. « Un truc comme tu aimes » lui avait-il encore dit.
Elle s’en était défendue en lui répondant qu’elle préférait la couleur, les couleurs gaies, les décors pleins de faste et de fraîcheur. C’était pour ne pas céder trop vite, une sorte de baroud d’honneur.
Mais Gus avait insisté :
– Tu pourrais repeindre le salon en rose et chaque chambre d’une couleur différente : une en vert, l’autre en jaune…avec des plumes d’autruches partout et des glaces aux plafonds…
L’idée n’était pas bête et facile à deviner sans avoir à se planter la tronche au-dessus d’une boule de cristal, surtout pour Mathilde qui connaissait Gus comme sa poche. Elle s’était d’abord pincé le nez à cause de son allergie aux lys qui infestaient le jardin du retraité puis, l’air rêveur, elle s’était malaxé avec lenteur la couenne qui lui pendait sous le menton avant de lui répondre :
– T’as peut-être raison, Gus... Des glaces aux plafonds, ça ferait chic !
Gus avait à peine bougé la tête d’un petit mouvement sec comme pour s’écarter de l’ombre que lui faisait le prunier. En même temps il avait haussé les épaules en écartant légèrement les bras.
– Evidemment que ça ferait chic ! Et tu resterais pas seule, tu recueillerais quelques jeune filles histoire de pas laisser trop de chambres vides…
En disant cela, l’œil brillant rivé sur les géraniums dégueulant à quelques mètres de lui sur le rebord de la fenêtre, le vieux Gus semblait bader aux anges en affichant un rictus humide.
Ensuite il s’était renvoyé contre le dossier de sa chaise de jardin, tirant vaguement sur sa bouffarde, un regard en coin sur la Mathilde. Elle ne disait rien mais ses globules s’était éclairés comme ceux d’un crapaud au clair de lune. Elle commençait enfin à retrouver le sourire, hochant longuement la tête en regardant ailleurs.
Tout aussi rêveur qu’elle, tirant encore machinalement sur sa bouffarde, Gus avait ajouté :
– Pour égayer le décor, tu pourrais installer un bar dans le salon et des divans derrière des paravents chinois pour former des alcôves … Avec une lanterne sur la façade, tu transformerais ta piaule en petit Versailles ! La vie de château, quoi ! …
Le petit Versailles, ça c’était une bonne idée ! De quoi la faire émerger brusquement, secouée par un tressaillement nerveux.
– Ouais ! T’as raison, Gus ! fit-elle en serrant les mâchoires.
On aurait cru qu’elle s’étouffait, mais non ! Elle avait encore assez d’air pour lâcher de sa voix éraillée :
– Continue, Gus ! C’est fou ce que tu racontes bien ! La lanterne… elle serait rouge ?
En haussant encore les épaules, Gus avait posé sa pipe sur la petite table de jardin sans quitter l’air bourru que lui donnait son énorme tarin.
– Evidemment qu’elle serait rouge ! s’était-il écrié. Tu comprends que t’as des choses à faire là-bas ? Tandis qu’ici…
Elle était restée encore un instant pensive, puis :
– J’en ai causé à Barnabé. Il pense comme toi et propose de m’y accompagner. Tu crois que ton copain capitaine accepterait de nous embarquer à deux ?
– Même à trois ou à quatre…C’est pas avec quelques pékins de plus en cale que son rafiot va couler !
– Ça tombe bien ! lui avait-elle aussitôt répliqué. Figure-toi que Barnabé a convaincu la veuve de l’accompagner ; elle a dit OK, mais pas sans son J.J. Elle le trouve trop vieux pour le laisser seul ; elle a peur qu’il se laisse crever de faim… Y-a pas à dire, elle a un grand cœur cette courge !
Gus s’était laissé aller à quelques reniflements bien porcins puis à une légère grimace exprimant le doute.
– C’est pas pour être médisant, tu me connais, avait-il lâché à mi-voix, mais faut reconnaître que vieux ou pas il lui rend bien service… Même du temps de Joe, c’était lui qui la ramonait ; Joe ne pouvait plus grand chose, tu le sais…
Elle hocha la tête en souriant. Son air convaincu achevait la conversation ; l’affaire était emballée.
* * *
Ici, à Saint-Louis, elle ne risquait plus rien, ou pas grand chose. Peut-être juste une insolation ou claquer d’une crise cardiaque en croisant Spoulianov sans s’y attendre. Elle avait beau le connaître depuis des lustres, une gueule pareille dans un couloir sombre, ça peut toujours vous congestionner le myocarde. Mais au moins elle pouvait se balader à l’air libre sans que le stress ne vienne lui convulser le groin en reniflant la flicaille.
Et puis y-avait pas que du négatif dans ce bled. La case blanche de type colonial qu’elle avait louée à quelques envolées du fleuve Sénégal dominait son embouchure argentée et les remous bleus de l’océan avec parfois des voiles blanches sur les flots. La vue était tout aussi magnifique sur les longues plages rectilignes en contrebas des hôtels chics érigés à flanc de colline. Avec des jumelles, elle pouvait voir l’entassement des barques bigarrées des pêcheurs africains et observer les touristes se prélasser sur le sable doré ; surtout les gonzesses depuis que Spouli lui avait encore enfoncé cette idée tordue dans le cigare.
D’après lui, Jayne ne pouvait pas rester seule ; fallait lui adjoindre des copines pour amortir l’investissement en passant de l’artisanat à une industrie plus rentable. A mots à peine voilés, Gus lui avait dit à peu près la même chose avant son départ ; mais de façon plus imagée, plus délicate, avec plus de style. Faut reconnaître que sous cette carne épaisse de vieux cheval de retour se planquait un sensible, un raffiné de la breloque, une sorte de poète de l’embrouille, alors que Spoulianov n’était pas du genre à construire des alexandrins ; les vers, il les avait pas dans le bagout mais sous la peau ; c’était un pragmatique, un direct, un brutal, un pas vraiment raffiné de la jactance… Fallait qu’il exprime ses pensées fissa avant qu’elle ne s’effacent en plongeant profond dans sa mélasse cérébrale.
Mathilde prit son courage en se mettant à deux mains un grand chapeau de paille sur la tête et fila sur la terrasse pour y coincer aussitôt son popotin entre les bras d’un fauteuil en osier posé sous un parasol. A quelques mètres de là, Jayne, artiste spécialiste de « La dame aux camélias » nouvelle version un peu osée, veuve de Joe La Touffe, faisait trempette à poil dans la piscine. Un peu plus loin, son larbin bichonnait les rosiers en leur pissant dessus. Pour tout dire, Jean-Jacques n’était pas vraiment son larbin ; c’était plutôt une sorte de tonton utilitaire laissé en héritage par son légitime bêtement trépassé d’un coup de sang.
– J.J. ! lui cria-t-elle. Tu me fais répéter ? On en était à la toupie…
– Il fait trop chaud, ma poule ! lui répondit-il en se retournant à peine. J’arriverais même pas à faire la brouette ! Alors, tu parles ! Pour la toupie…
Autour de la soixantaine, le visage bien rempli, presque un peu rond, le crâne largement garni par sa crinière blanche, Jean-Jacques était encore robuste malgré son triple pontage. Depuis qu’il avait quitté Louveciennes, entretenir la tuyauterie de Madame faisait partie de ses fonctions ; question de pitance. Mais fallait quand même pas pousser ! A son âge, un petit coup à la fraîche, passe encore ; mais en plein cagnard…Elle se rendait pas compte, cette pétasse !
Du temps où le Loulou adoré de Madame n’était pas encore clamsé, J.J. n’aurait peut-être pas osé se refuser, quitte à limer à la va vite, juste pour ne vexer personne. Hélas ! Rien n’est éternel, les temps changent…Joe La Touffe était tombé définitivement raide en pleine morgue à cause du cadavre de Barnabé. Ce connard lui avait fait le coup de la résurrection en se dressant dans son tiroir sans même le prévenir qu’il était victime d’une erreur de la Faculté. Joe n’avait pas supporté. Même Saint-Antoine qu’il adorait n’avait pas pu envoyer la soudure à temps pour lui rafistoler la pompe cardiaque.
Juste avant ce coup du sort, Joe s’apprêtait à emmener sa Jayne faire du tourisme dans les pays chauds. Alors, par simple délicatesse, Barnabé était passé la voir pour lui proposer une ballade en Egypte, histoire de se faire pardonner. Finalement, il avait préféré changer de destination pour suivre Mathilde en partance pour le Sénégal. L’Egypte ou le Sénégal, pour ce qu’il comptait en faire de la blondasse, c’était du kif-kif, mais il n’avait pas prévu qu’elle mettrait Jean-Jacques dans ses bagages. Fallait choisir : embarquer le triple pontage dans le même cargo ou paumer un gagne-pain et crever la dalle sous les tropiques !
La capricieuse sortit de la flotte, se mit debout sur la margelle en frappant du talon pour marquer sa contrariété. Mathilde se frottait le groin en la regardant ; ça l’aidait à réfléchir. La Jayne, c’était un contrôle technique à zéro défaut, y-avait rien à réparer, rien à jeter. A part sa cervelle. Mais ça valait pas le coup de s’en occuper ; c’était pas sûr qu’elle en ait une. De toute façon, avec son tempérament et son faible kilométrage, on pouvait la faire rouler encore longtemps avant d’avoir à y faire des frais. A condition de ne pas l’user trop vite ! Sur ce point, Spouli avait raison, on ne peut pas être loueur avec une seule bagnole sans s’exposer bêtement à la pénurie ; suffisait d’une panne ordinaire, une simple durite pétée et fini les services à la clientèle !
Sur ces douces pensées, Mathilde sursauta. C’était le téléphone qui brusquement s’était mis à sonner dans la piaule. Avant qu’elle ne réagisse, la sonnerie s’arrêta ; Spouli avait sûrement décroché. Il apparut sur la terrasse quelques instants après, chaudement emmitouflé dans son manteau en poils de chameau, le teint grisâtre, maigre et ruisselant comme un cadavre en décomposition. On lui aurait donné 80 balais ; il n’en avait pas 50… C’était pas le résultat de sa vie difficile mais plutôt celui des virus et bactéries qu’il accumulait comme s’il en avait collecté pendant des siècles ! Un vrai réservoir, le Spouli ; un bouillon de culture laissé ambulant alors qu’il aurait mérité d’être reçu en fac de médecine pour y être enfermé dans un bocal !
– C’était qui ? lui demanda Mathilde.
Le borgne prit le temps de la cadrer à travers sa couronne d’orgelets avant de lui répondre :
– Le Ministre de l’Intérieur.
– Encore ? s’écria la grosse. Il ne peut plus s’en passer ? Ça fait déjà trois fois dans la semaine… Je dis pas que c’est mauvais pour les affaires, mais tu lui as dit qu’avec la taille de son mastard faudra qu’il racle double ?
Spoulianov prit un air lointain ; son œil couronné se fixa sur le cul de Jayne. Il aurait bien cassé sa tirelire mais…Ou bien on consomme ou bien on gère le stock, mais pas les deux, faut pas mélanger les genres !
– Alors ? insista la grosse. Tu lui as dit ?
– Il est d’accord. Mais y-a un problème…
– Quoi ? s’énerva Mathilde. Il veut nous signer des traites ?
– C’est pas ça…
– Alors ?
– Pour le prix, il veut se la faire en marche arrière ! Tu avoueras que c’est pas correct pour un Ministre !
Mathilde se dressa d’un bond, l’œil soupçonneux.
– Et tu lui as dit oui ?
Barnabé s’appuya fortement sur sa canne comme pour masquer sa gêne. Depuis qu’on lui avait ôté ses plâtres il ne s’était pas encore décidé à se déplacer sans cet ustensile.
– J’ai dit qu’on en discuterait… Je pouvais pas le vexer au téléphone. Il sait qu’on se planque ; faudrait pas qu’il nous expulse…
Mathilde hocha la tête.
– Je comprends, fit-elle en braquant ses goubilles sur la blonde.
La nana s’était étendue sur le ventre, ses fesses bombées pointant vers le ciel.
– Je comprends, répéta-t-elle à mi-voix. Un cul pareil, ça inspire… Elle en a l’habitude… Mais là, avec le Ministre, c’est du hors norme ; faudrait pas qu’il nous l’abîme !
Ils restèrent un instant silencieux puis, Mathilde détourna son regard de la blonde, le vira sur Barnabé.
– T’as pas chaud là-dessous ? Tu pourrais pas te mettre en short comme tout le monde ?
– Tu sais bien que c’est le toubib qui m’a dit de sortir couvert pour éviter d’attraper d’autres chancres à cause des maladies vénériennes ! Et puis quand j’ai mes crises de palu, tu sais bien que je grelotte…
– Comme tu veux… abrégea la grosse.
Elle resta encore un moment silencieuse, puis elle reprit :
– Pour le Ministre, tu crois pas qu’on pourrait lui changer les idées en l’orientant vers la turlute ?
Barnabé fit l’effort d’intérioriser la chose, le temps que des images se forment dans son cerveau délabré avant de conclure :
– Impossible ! Elle pourra pas… Ou alors faudrait lui péter les mâchoires et lui arracher les dents pour que ça passe…
Mathilde hocha encore la tête en reprenant son air pensif ; très pensif.
– T’as raison, reconnut-elle. Sans les dents, elle pourrait ne plus plaire à tout le monde. Faut respecter les goûts, y-a des modes…Et si on la laissait décider seule ?
Spouli répondit par une moue dubitative. Il connaissait trop Jayne pour savoir que cette courge aurait trouvé une solution… du genre à se faire enrouler dans des bandes Velpeau pour ne pas éclater ! Et pour qu’il la devine bourrée d’idées à la con, fallait quand même qu’elle en manutentionne un sacré pacson sous le burnous vu que le Barnabé c’était pas un mec à se gercer les circonvolutions en tirant sur ses neurones ; c’était plutôt un tortueux qui improvise, un instinctif… Mathilde le savait mais elle était tout aussi imprévisible, trop impulsive pour construire ses idées.
Y-avait donc pas trop de choix ; le mieux était de laisser le problème en suspens jusqu’à l’arrivée du Ministre. Peut-être que la solution apparaîtrait alors d’elle-même. Peut-être même que le Ministre avait dit ça comme ça, juste pour les taquiner histoire de les pousser à la gamberge en leur collant des idées noires…
* * *
C’était un grand type élégant, toujours tiré à quatre épingles, pur produit de la Sorbonne, nommé Ministre dès son retour au pays. Avec ses idées qu’il mettait systématiquement à gauche, fallait comprendre que celle de doubler la mise pouvait le contrarier ! Ça se voyait à son air renfrogné et à sa façon inhabituelle de piétiner le gazon après avoir fortement claqué sa portière.
Respectueux des coutumes, Jean-Jacques s’était délicatement éloigné de la Mercedes du Ministre pour aller prendre position dans son 4X4 comme du temps où Joe La Touffe était encore assez bon vivant pour ne jamais sortir sans son 11.43 à la ceinture, même pour aller chercher son pain. C’était la bonne époque ! J.J. le déposait à destination et restait au volant, prêt à démarrer, la sulfateuse à portée de main, des fois que Joe serait revenu au sprint avec des turbulents dans son sillage… Et les turbulents avec Joe, c’était pas rare ; les mecs à mauvais fond, c’était sa spécialité, il les attirait comme un aimant attire la limaille !
Et ce soir là, avec le Ministre, J.J. se sentait rajeunir ; c’était mauvais signe ! Son flair exercé insinuait un doute dans sa pensée : il reniflait la patate toujours possible, le sale coup du genre qui pousse à faire un trou dans le gazon. Quelle pitié ! Une si belle pelouse… Et être ensuite obligé de replier méticuleusement ses fripes pour les enfourner dans sa valoche en carton avant de quitter le pays en douce comme un malfaisant, ça blessait son amour-propre…
Surtout que le voyage à l’aller ne lui avait pas laissé un bon souvenir. Il avait dû faire tout un foin au capitaine du rafiot pour embarquer son 4X4 sans avoir à virer son petit matériel par-dessus bord ! « Trop dangereux ! lui avait dit ce péteux. Si on se fait gauler avec ça à l’arrivée, on est mort ! » Le mataf craignait pour une malheureuse sulfateuse, deux Browning, un Beretta, un Smith & Wesson et une centaine de chargeurs planqués sous les sièges. S’il avait eu les foies à l’aller à cause des autorités sénégalaises, inutile d’imaginer son cinoche pour un retour précipité vers Marseille… J.J. en avait la larme à l’œil à l’idée d’être contraint de recourir à la violence pour sauver sa camelote. Et sans capitaine, y-aurait quand même fallu ramener le rafiot. C’était pas ce qui lui faisait le plus peur ; son grand-père avait été gardien sur le port de Boulogne ; alors, les bateaux, il connaissait… C’était plutôt par rapport à Gus que ça le gênait. Flinguer une relation qui rend des services, c’est pas un truc à faire à un ami. Ou alors, faut s’excuser ! Sinon on a vite fait de passer pour un assassin.
Revêtue d’une grande djellaba blanche et coiffée d’un turban ocre qui lui faisait comme des ailes de papillon dans la nuque, Mathilde s’était avancée pour accueillir l’élégant Abdou Dwala, fringué comme un prince avec cravouse fleurie et costard beige tombant au millimètre près sur des pompes en cuir fauve.
La main droite tendue, elle s’était fendue des quelques marches séparant la terrasse de l’esplanade gravillonnée. Le Ministre y avait garé sa caisse avant de s’en écarter pour piétiner le gazon. Il faisait grise mine et le sourire édenté de Mathilde n’y avait rien changé.
– Vous vous croyez encore au temps des colonies ? lui lança-t-il en refusant cette main tendue. C’est pas parce que je suis noir que je dois payer double !
Mathilde prit un air embarrassé.
– C’est pas ça, balbutia-t-elle. C’est pas une question de couleur, mais plutôt de dimension ; faut nous comprendre : plus y-a de l’usure, plus il faut amortir vite !
Elle le prit amicalement par le bras et l’entraîna dans l’escalier. Barnabé était venu à leur rencontre, campé sur la terrasse dans son manteau en poils de chameau.
En apercevant le Ministre, la jeune beauté à circonvolutions lisses se dressa d’un bond et, toute souriante, se précipita vers lui en s’écriant :
– Abdou, mon doudou !
Mais Abdou le doudou ne lui rendit pas son sourire. Il exprima juste à Barnabé les mauvaises idées qui lui trottinaient sous les bouclettes crépues de sa tignasse brune. C’était simple : la fille était à lui, il l’emmenait dans son village. Sinon… Il tourna le poing serré comme s’il fermait une serrure. Ni Mathilde, ni Barnabé ne pouvaient apprécier ce vilain geste. Jean-Jacques non plus. A quelques mètres de là, calé dans son 4X4, il prêtait l’oreille en suivant la scène. Toujours prévoyant, il ouvrit la boite à gants, en tira un Browning et fit monter une balle dans le canon.
– Vous plaisantez ? bredouilla Mathilde
– Bien sûr qu’il plaisante ! enchaîna Barnabé. Pas besoin d’être comme toi extra-glucide pour le deviner…
Non, y-en avait pas besoin. Même Abdou Dwala avec sa belle assurance sentait bien que le temps tournait à l’orage et que les grêlons seraient pour lui. Il préféra éclater de rire.
– Evidemment que je plaisante ! s’exclama-t-il avec une bonne humeur à peine feinte.
Puis, reprenant son sérieux, il ajouta :
– J’ai un marché à vous proposer… Une affaire à ne pas manquer…
Jean-Jacques se détendit, reposa le Browning sur le siège. Barnabé pivota vers la Blondasse qui ne cessait de se tortiller en faisant vibrer ses miches.
– Casse-toi ! lui lança-t-il avec élégance. Je sens qu’on va avoir des choses à se dire entre hommes !
– Entre hommes ? protesta la grosse. Et moi ?
– Toi, c’est pas pareil. T’es une femme, mais ça se voit pas…
Tandis que Jayne devenue boudeuse éloignait sa plastique de la terrasse, Abdou commençait ses confidences. Il était accusé de corruption par le Ministre des Finances, un homme d’une rectitude intraitable, qui avait fait bloquer ses comptes avant d’en faire virer le contenu sur les siens. En clair, Abdou doudou était raide comme un passe-lacet. On comprenait qu’il n’avait plus les moyens de doubler la mise pour se taper la « Dame aux camélias ». En plus, il commençait à puer le moisi, une odeur de geôle !
– Donc, vous n’avez plus aucun pouvoir ? ricana la grosse.
– Tant que je ne suis pas démis de mes fonctions, j’ai encore celui de vous faire boucler ! lui rétorqua le Ministre.
– C’est une idée fixe ! grinça Barnabé. C’est quoi votre marché ?
Son offre était plutôt inattendue. Il savait comment ces blancs pas très clairs étaient arrivés au Sénégal. Donc, de la même manière, ils devaient avoir les moyens de faire le chemin en sens inverse. Naturellement, dans leur départ précipité, il n’oublieraient pas de l’emmener, lui, Abdou Dwala, Ministre de l’Intérieur qui n’avait plus beaucoup de temps devant lui avant de ne plus pouvoir rester à l’extérieur.
(EXTRAIT 2)
Ce soir là, on veilla jusqu’à tard dans la salle à manger de Gus. Il avait déployé une carte Michelin sur la table encore encombré par la vaisselle du repas. Chacun était attentif, son verre de gnole à la main histoire de digérer les frites. Gus eut un léger renvoi en posant lourdement son index sur la carte.
– C’est là que nous intervenons ! dit-il en expulsant son haleine chargée.
– Juste à la sortie de l’autoroute ? s’étonna Mathilde.
– Exact : sortie 23, direction Châteauvillain et Colombey-les-Deux-Églises. Après, il serait trop tard. Le patelin n’est plus qu’à quelques centaines de mètres. Trop risqué. On met notre bagnole en travers dans le rond-point et on braque le convoi. Jean-Jacques neutralise l’escorte à la grenade lacrymogène pendant que je bloque les mecs dans la cabine sous la menace du lance-roquettes. Toi, Mathilde, tu restes au volant du 4X4, moteur tournant. Et toi, Barnabé, tu t’occupes du Poulpe. Dès qu’il aura pointé son nez au grand air, faudra faire fissa ! Tout doit être réglé en moins de deux minutes pour limiter les risques d’accrochage avec les flics.
– Et moi ? demanda le Ministre.
– Votre Seigneurie restera ici ! lui répondit Gus. Vous préparerez le repas. On aura la dalle en rentrant.
Le Ministre opina du chef. Il pensait déjà à un plat de chez lui, un truc exotique utilisé par les sorciers africains pour ressusciter les morts.
– Départ à quelle heure ? demanda Mathilde.
Gus parut réfléchir un bref instant, puis :
– Il faut compter deux heures et demi d’ici à la sortie de l’A5. Le fourgon cellulaire ne quittera pas la Santé avant 7 heures. On partira deux heures avant ; ça fait un départ à 5 heures. N’oubliez pas vos masques à gaz. Faudrait pas qu’on s’emboucane avec les lacrymogènes. Et puis ça servira aussi à se planquer le blase. Questions ?
– Non, fit Barnabé. Sauf qu’on risque de poireauter toute la journée… Rien ne dit que le transfert se fera le matin.
– On le sait, lui répondit Gus. Mais c’est le prix à payer si tu veux avoir une chance de récupérer ton pognon. A condition qu’il ne soit pas déjà à la Caisse des Dépôts et Consignations, comme l’a dit Mathilde…
– Resterait la beauté du geste ! répéta Jean-Jacques. Ça compte, non ?
– La beauté du geste, fit Gus d’un air pensif, elle pourrait bien nous conduire au ballon…
– Extinction des feux ! conclut Mathilde. On a intérêt à roupiller un peu pour être en forme. Demain, la journée sera longue… Et n’oubliez pas de régler vos tocantes, faudrait pas qu’il y ait des tardifs à la cantine !
– Moi, ça sera juste un bol de café noir, dit J.J. à Abdou.
A son tour, Barnabé vira sa goubille couronnée sur le Ministre.
– Moi, je préfèrerais un peu d’Ovomaltine. Avec deux tranches beurrées…
– Et moi, ça sera du café au lait, lui commanda Mathilde.
Comme Gus ne disait rien, Abdou se permit de l’interpeller :
– Et pour Monsieur, ça sera ?…
– Si Monsieur le Ministre n’y voit pas d’inconvénient, ce que je préfère c’est le thé. Du Darjiling, y-en a dans le placard. Avec une tartine, si c’est pas abuser…
(EXTRAIT 3)
Attiré par ce foin, le lance-roquettes dans une main, Gus les rejoignit en quelques enjambées. Sans dire un mot, de sa main libre il remit le Poulpe debout en le soulevant par une oreille.
– Au secours ! Il m’arrache les orelhas ! gueulait encore le Poulpe tandis que Gus le tirait vers le 4X4.